Les louves

Les adolescentes sont des guerrières

Elles sont neuf. Neuf jeunes filles sur un terrain de soccer. À parler de tout et de rien, en s’échauffant. Mais soyez avertis : Les louves, qui prend l’affiche aujourd’hui à Espace Go, n’a rien à voir avec le soccer, mais plutôt tout à voir avec les Khmers rouges, les travaux scolaires, Harry Potter, les menstruations et les tampons. La justice, la rivalité, la solidarité. Avec la vie quand on a 17 ans, finalement. Incursion dans un univers brut, désillusionné, et solidaire à la fois.

Chaque scène débute plus ou moins de la même manière : les jeunes filles (dont Noémie O’Farrell, qu’on a pu voir dans Fabuleuses) discutent en s’étirant. Religion, génocide, travaux de session, tout y passe. Elles sautent ainsi du coq à l’âne à l’actualité internationale en passant par les sources d’irritation du quotidien (réseaux sociaux, pilule du lendemain) avec la même intensité. Une fougue partagée. Et communicative. Et ça sonne terriblement vrai.

Le texte, signé Sarah DeLappe, a d’ailleurs été finaliste pour un prix Pulitzer en 2017. Il est traduit (et présenté) ici pour la toute première fois en français (mention spéciale à Fanny Britt, pour une traduction très juste, sans flafla). La mise en scène a été confiée à une toute jeune metteuse en scène, Solène Paré (elle n’a pas 30 ans), en résidence à Espace Go pour trois ans.

« C’est un texte vraiment senti, explique cette dernière. Des fois, j’ai l’impression qu’on joue à l’ado. Mais là, ce sont vraiment des adolescentes comme on les entend dans les rues. » Les dialogues sont dynamiques, « sportifs », note-t-elle. « Le fond rejoint la forme. » Et dans ce fond, Solène Paré se reconnaît tout à fait. « Je me sens souvent bombardée d’informations. On s’adresse à mon empathie, et j’oscille tout le temps entre empathie et mécanisme de défense. Oui, on a accès à l’information comme jamais, mais c’est dur de prendre le temps de l’absorber. »

Parce que s’il faut résumer Les louves, c’est un peu ça : un portrait de neuf jeunes filles (accessoirement joueuses de soccer), nées « avec un cellulaire dans la main ».

« Qu’est-ce que ça crée chez nous, le fait d’être nées avec un cellulaire dans la main : on est bombardées d’images fortes de la femme sexuée, d’actualité internationale violente, qu’est-ce que ça crée comme trame émotive ? »

— Solène Paré, metteuse en scène

En gros, on pourrait dire que Les louves traite du passage de l’adolescence à l’âge adulte. Mais c’est beaucoup plus que cela, ajoute la metteuse en scène. « Je ne voudrais pas réduire cela à un passage. […] Je dirais plutôt que c’est la perte de l’innocence au contact de la mort. »

Perte de l’innocence, et aussi désillusion face à la justice, à un niveau à la fois macro (la justice internationale) et micro (au sein de l’équipe). D’où l’intérêt, ici, du thème du soccer (qui incarne, pour Solène Paré, « l’illustration parfaite du rêve américain », cet « ascenseur social », comme si « tous sont égaux devant une balle »).

Pulsion de vie

Mais attention, n’allez pas croire que la pièce soit ici noire. C’est une comédie, noire, certes, qui n’a malgré tout rien de déprimant. Au contraire. Malgré la dureté du propos, des dialogues, et le choc de la mort, les jeunes femmes rebondissent. Parce que la vie est ainsi faite. « C’est choquant de se dire que la vie continue. Mais il faut faire ce choix. Il y a une pulsion de vie qui vient avec ça. »

Une pulsion vitale et même émancipatrice. Pour Solène Paré, la pièce est d’ailleurs clairement féministe. « On assiste à un empuissancement (empowerment) des filles, souligne-t-elle. Ce ne sont pas des joueuses de soccer, ce sont des guerrières ! »

Alors, on y amène nos ados ? Absolument, conclut-elle. « Je veux créer une conversation intergénérationnelle, vers une meilleure compréhension des prochains défis de cette génération. Parce que c’est une génération qu’on humanise peu et qu’on infantilise énormément. » C’est dit. Mais pas ici.

Les louves, mise en scène de Solène Paré, présentée à Espace Go jusqu’au 6 octobre.

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