Critique

Comme une ambiance de fin du monde

Drame
Sympathie pour le diable
Guillaume de Fontenay
Avec Niels Schneider, Vincent Rottiers, Ella Rumpf
1 h 42
4 étoiles

L’écran est encore noir quand fusent déjà des sons à faire dresser les cheveux sur la tête. On entend des sifflements de balles, des tirs de snipers, des explosions d’obus. La première image est celle de Paul Marchand (Niels Schneider), nu dans sa baignoire, en train de se frotter frénétiquement en tremblant de tous ses membres, comme pour se débarrasser de l’odeur de soufre et de mort qui lui colle à la peau.

Alors qu’un plan aérien de Sarajevo se révèle, on situe l’action : nous sommes en 1992, sept mois après le début du siège de la ville. Ce sera pratiquement la seule mise en contexte à laquelle le spectateur aura droit. L’approche de Guillaume de Fontenay, qui signe ici un premier long métrage saisissant, est de nous plonger au cœur du chaos, de façon la plus sèche possible, sans qu’on puisse trop comprendre comment on a pu atteindre un tel seuil de folie guerrière. Le format 4 : 3, plus carré, accentue d’ailleurs l’effet d’étouffement. Comme un étau qui se resserre.

La caméra est fébrile, capte l’urgence de raconter, un peu à l’image du bolide délabré que Marchand conduit à tombeau ouvert sur un grand boulevard désert pendant que son collègue photographe (Vincent Rottiers) s’extirpe de la fenêtre du passager pour faire son travail. Cette réalité crue, qui se déroule « sous l’œil impassible de la communauté internationale », ne peut se prêter au sensationnalisme, encore moins au glamour.

On meurt ici. Tous les jours. En pleine rue. Parfois même sous un panneau publicitaire de Coca-Cola.

Même si, dans cette ambiance de fin du monde, on peut parfois s’éclater et baiser furtivement dans une boîte underground au son de Rebel Yell ou Fade to Grey, il reste que le décompte quotidien des morts et des blessés est effarant. Et inclut parfois les noms de journalistes étrangers.

Rien d’un film « aimable »

Sympathie pour le diable, inspiré du récit que Paul Marchand a publié en 1997, n’a rien d’un film « aimable », on l’aura compris. D’autant plus que la personnalité même du reporter, qui s’est suicidé en 2009, n’a strictement rien de lisse. Le défi du cinéaste – et de Niels Schneider – était justement de communiquer l’indignation, voire la révolte d’un reporter visiblement animé de convictions humanistes, sans pour cela effacer les aspérités d’un homme qui, de son vivant, pouvait aussi susciter le rejet.

Le récit fait d’ailleurs écho à la nature kamikaze d’un correspondant de guerre qui, en plus de se permettre des commentaires éditoriaux dans ses reportages, n’hésite pas non plus à se rendre où personne d’autre ne veut aller. Il affiche ainsi un profond mépris pour certains collègues qui, à ses yeux, ne font pas les efforts nécessaires pour aller chercher la nouvelle. Il exècre davantage ceux qui mettent en scène leurs reportages ou qui, pire encore, cèdent à la tentation d’en accentuer les effets dramatiques, histoire de les rendre encore plus spectaculaires.

À cet égard, il convient de souligner la performance de Niels Schneider. L’acteur franco-québécois offre ici une composition vraiment remarquable.

Louons aussi la qualité de la reconstitution historique de ce film au modeste budget, dont le tournage s’est déroulé exactement aux mêmes endroits, 25 ans plus tard.

Quand les notes de Brothers in Arms, la poignante chanson de Dire Straits, montent pendant que défile le générique de fin, on a instinctivement l’impression qu’un rouleau compresseur nous est passé sur le corps, mais on comprend aussi très vite combien l’expérience qu’on vient de vivre est essentielle. Parce qu’elle nous connecte directement à la réalité que vivent encore trop d’êtres humains, coincés dans des conflits aussi horribles qu’absurdes. Elle nous relie aussi à celles et ceux qui ont le mandat de nous en informer. Courageusement.

Critique

Beau. Mais un peu trop fabriqué…

Drame
Atlantique
Mati Diop
Avec Mama Sané, Ibrahima Traore, Amadou Mbow
1 h 44
3 étoiles

SYNOPSIS

Sans salaire depuis des mois, un jeune ouvrier d’une banlieue de Dakar quitte le pays en compagnie de plusieurs collègues pour tenter de se construire ailleurs un meilleur avenir. Il laisse cependant derrière lui la femme qu’il aime, déjà promise à un autre homme.

Ce film emprunte d’abord une approche quasi documentaire, un genre qu’a d’ailleurs exploré la cinéaste franco-sénégalaise Mati Diop avant de proposer ce premier long métrage de fiction. Celle qui fut d’abord révélée comme actrice grâce à 35 rhums, de Claire Denis, s’attarde en effet à décrire en tout premier lieu le désarroi d’ouvriers sénégalais, qui, en désespoir de cause, s’embarquent sur un rafiot pour tenter de gagner l’Europe. Sans jamais arriver à destination.

Très rapidement, une dimension onirique plane sur le récit. Il y a d’abord cet incendie faisant rage dans la maison où se déroule une fête organisée à l’occasion du mariage d’Ada (Mama Sané), l’amoureuse de Souleiman (Ibrahima Traore), avec un autre homme. Des phénomènes étranges surviennent. On a en outre vu Souleiman, présumé mort, rôder dans les environs.

À travers ce récit en forme de fable, Mati Diop évoque l’Afrique contemporaine avec, parfois, un soupçon de poésie. Or, cette vision aux confins du réalisme et du fantastique n’est pas toujours maîtrisée, d’autant plus que sa fabrication même se révèle parfois trop artificielle.

Atlantique, qui représente le Sénégal dans la course aux Oscars, reste un beau film. Mais compte tenu de la qualité exceptionnelle des films en compétition au Festival de Cannes cette année, on se demande quand même comment le jury, qui lui a attribué le Grand Prix, a pu le placer si haut au palmarès.

Notez qu’Atlantique est actuellement à l’affiche du Cinéma Moderne à Montréal. Il est aussi diffusé sur Netflix.

Critique

Le diable est aux vaches

Drame
Dark Waters
Todd Haynes
Avec Mark Ruffalo, Anne Hathaway et Tim Robbins
2 h 06
3 étoiles et demie

SYNOPSIS

Avocat chargé de la défense d’entreprises de produits chimiques, Robert Bilott retourne sa veste lorsqu’il découvre que le géant DuPont a tenté de dissimuler durant des décennies les effets négatifs sur la santé humaine et animale d’une substance servant à la fabrication du téflon.

Inspirée d’un fait réel, l’histoire commence à la fin des années 90 dans la ville de Parkersburg, en Virginie-Occidentale. Un fermier, Wilbur Tennant, voit ses 190 vaches mourir les unes après les autres comme si elles étaient possédées.

Le dénouement est survenu en février 2017 lorsque DuPont a réglé, pour 671 millions de dollars, une action collective impliquant quelque 3500 réclamations, sans toutefois reconnaître de responsabilité.

Cette histoire ahurissante est racontée dans ce film de Todd Haynes (I’m Not There, Carol) avec une excellente dose de tension et d’humanisme, de désespoir et d’obsession.

Obsession parce que le personnage central, Robert Bilott (excellent Mark Ruffalo), est complètement habité et obnubilé par sa cause, au point de négliger sa famille et de perdre une partie de sa santé. Anne Hathaway défend avec brio le rôle de Sarah, l’épouse de Bilott.

Comme c’est souvent le cas avec les drames campés dans les régions semi-rurales américaines, le film porte une coloration grisâtre, glauque, tristounette et assommante, mais qui donne plus de relief à l’histoire. On a néanmoins hâte, une fois arrivé au générique de fin, d’aller prendre un bol d’air et de regarder le ciel bleu.

Très réussi sous tous les aspects même s’il est porté par une mise en scène assez convenue, le film rappelle dans son essence (l’indignation suivie d’une enquête sur un drame social) le long métrage Spotlight de Tom McCarthy, dans lequel Mark Ruffalo défendait aussi le rôle principal, celui d’un journaliste mettant au jour un scandale de prêtres pédophiles. À notre humble avis, Spotlight était légèrement supérieur.

Il reste qu’après avoir vu cette histoire à la David contre Goliath, vous risquez de ne plus regarder le fond de votre poêle en téflon de la même manière.

Critique

Digne du colonel Moutarde !

Comédie policière
Knives Out
(V.F. : À couteaux tirés)
Rian Johnson
Avec Daniel Craig, Jamie Lee Curtis, Chris Evans
2 h 10
4 étoiles

SYNOPSIS

Un célèbre auteur de romans policiers est retrouvé mort au lendemain de son 85e anniversaire de naissance, apparemment suicidé. Tous ses proches sont toutefois convoqués par les policiers à la résidence une semaine plus tard. Ils font aussi l’objet d’une enquête menée par un détective privé…

Après s’être fait clouer au pilori par au moins la moitié de tous les organismes vivants dans toutes les galaxies parce que Star Wars : The Last Jedi, qu’il a réalisé, n’était pas à la hauteur des attentes, Rian Johnson revient avec un film d’un tout autre style. Knives Out (À couteaux tirés en version française) est un divertissement à l’ancienne absolument jubilatoire, dont l’esprit évoque l’univers des romans à énigmes d’Agatha Christie, l’humour caustique en plus.

Dans un décor à la Huit femmes campé dans un manoir américain, un vieil auteur de romans policiers à succès (Christopher Plummer) est retrouvé mort dans son bureau, fort probablement suicidé. Le drame provoque bien évidemment une onde de choc auprès de son clan, dont font notamment partie sa fille (irrésistible Jamie Lee Curtis), son gendre (Don Johnson) – de fiers trumpistes – et son petit-fils (Chris Evans), tout autant qu’auprès de ceux qui gravitent autour de tout ce beau monde. Personne ne remet vraiment en question les circonstances de la mort de l’aïeul, mais un détective privé (Daniel Craig), mandaté par on ne sait qui, s’amène néanmoins pour mener son enquête. C’est là que le fun commence.

Avec une efficacité redoutable et des dialogues incisifs à travers lesquels passe la véritable nature – parfois perverse – des personnages, Rian Johnson propose une comédie policière à la fois drôle et captivante qui apostrophe au passage, sans trop appuyer, l’état d’esprit d’une société en train de se replier complètement sur elle-même. La distribution de haut vol, dont font aussi partie Toni Collette (hilarante !), Ana de Armas et Michael Shannon, est au diapason de ce film dans lequel les artisans prennent un malin plaisir à brouiller les pistes. Et nous à nous y perdre.

Critique

Un récit important

DRAME
Queen & Slim
(V.F. : Queen et Slim)
Melina Matsoukas
Avec Daniel Kaluuya, Jodie Turner-Smith, Bokeem Woodbine
2 h 12
4 étoiles

SYNOPSIS

C’est l’histoire de Queen et Slim, couple – afro-américain, précisons-le – forcé de prendre la fuite après que l’homme eut tué un policier dans un geste d’autodéfense, à la suite d’un contrôle routier. Dans des États-Unis où la relation entre les Noirs et la police est pour le moins tendue, certains les voient comme des héros, d’autres n’approuvent pas leur exode vers la liberté.

Le tout premier scénario de film signé par Lena Waithe (The Chi, Master of None) dépeint une hideur de la société américaine qui peut difficilement laisser le spectateur de marbre. S’il ne mettra pas tout le monde d’accord, Queen & Slim fera au moins réfléchir, discuter. Pour cela, d’abord, il revêt une importance particulière.

Aux États-Unis, les Noirs sont ceux qui sont le plus souvent contrôlés sur la route. Ils sont plus susceptibles d’être fouillés durant ces interventions. D’être arrêtés. D’être victimes de violence, psychologique et physique.

À partir de ces faits, Lena Waithe a bâti son histoire et a créé des personnages si profondément humains – dans leur naïveté, leur colère, leur peur ou leur histoire d’amour – que leur destinée ne peut que nous tenir à cœur.

Le jeu de la splendide Jodie Turner-Smith (Queen – dans son premier grand rôle) et de l’incroyable Daniel Kaluuya (Slim – Get Out, Black Panther) est irréprochable, malgré la complexité des émotions que leurs personnages traversent. Les deux acteurs sont de tous les plans et on ne se lasse jamais de les voir.

La réalisatrice Melina Matsoukas (elle aussi à la barre de son premier long métrage) propose un visuel prenant. Le film se déroule en grande partie sur la route. Mais les prises de vue qui montrent Queen et Slim assis derrière un pare-brise sont diverses, originales, jamais redondantes. Matsoukas dépeint avec une poésie à la fois réaliste et enchanteresse les paysages entre l’Ohio et la Floride, comme un troisième compagnon de route. 

Entre le drame politique et romantique et le thriller, Queen & Slim est à couper le souffle. 

Critique

Entre errance et ancrage

Film d’essai
Wilcox
Denis Côté
Avec Guillaume Tremblay
1 h 06
4 étoiles

SYNOPSIS

Vêtu d’une combinaison de combattant, un homme solitaire sillonne les routes de campagne et les champs du Québec. Séjournant dans des maisons inhabitées et des autobus abandonnés, il mène parfois de brèves conversations avec des gens qu’il croise.

D’aucuns diront que l’errance est un thème à la fois fascinant et très cinématographique. Avec Wilcox, un long métrage tout en richesse de 66 minutes, Denis Côté leur donne raison.

Mais attention ! Wilcox est avant tout un film d’observations, d’atmosphères, de strates existentielles additionnées les unes aux autres de façon très libre.

Sans surprise, on comprendra que ce film ne pose pas de questions. Et ne cherche pas plus de réponses. Il revient aux spectateurs d’en définir (ou non !) l’essence.

Nous voilà donc, face à l’écran, à observer l’errance de cet homme intrigant et troublé dont la quête, telle qu’illustrée, oscille entre le désir de liberté extrême et la recherche d’un ancrage, d’un chez-soi, qui prend ici la forme d’une carcasse d’autobus.

Si cela vous rappelle l’histoire de Christopher McCandless (Into the Wild), vous n’avez pas tort. D’ailleurs, le réalisateur a inséré au début et à la fin du film six minibiographies de personnages réels dont l’histoire nous renvoie à celle de son héros.

Fidèle à son habitude, M. Côté explore son sujet avec une mise en scène singulière. Presque tout le film est dépouillé de son. Plusieurs prises de vue semblent avoir été faites à travers un prisme. De nombreuses scènes sont d’une grande beauté tant narrative qu’esthétique.

Le film est porté par Guillaume Tremblay dont on n’entendra jamais la voix, mais qui incarne, à notre avis, le personnage le plus attachant de la filmographie de Denis Côté. La vulnérabilité de Wilcox, sa solitude et la place – sa place – qu’il cherche dans l’univers nous ont transpercé.

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