Chronique

Les totalitarismes s’exposent pour mourir

Et si La servante écarlate de Margaret Atwood était l’un des meilleurs exemples du contre-pouvoir offert par la littérature ?

Depuis sa parution en 1985, ce livre n’a jamais cessé de porter ses fruits – et bénis soient ces fruits, sous notre œil, en ce moment, avec la sortie de la suite, The Testaments.

Cette dystopie illustrant la transformation d’une partie des États-Unis en l’État théocratique de Gilead, où les femmes n’ont plus aucun droit, divisées en fonctions traditionnelles avec la robe qui va avec, n’a pas cessé d’être enseignée dans les universités. Au départ, les lectrices nord-américaines ont vraiment reçu ce livre comme une grosse fiction d’anticipation pessimiste, en plein milieu d’une décennie qui succédait à la grande vague féministe des années 70. Et pourtant, Margaret Atwood a toujours répété qu’elle s’était inspirée en l’écrivant de faits réels qui se produisaient dans le monde. C’est pourquoi, dans plusieurs pays, des militantes ont commencé à s’habiller comme les servantes écarlates du roman dans des manifs, chaque fois que leurs droits étaient bafoués.

Le costume est malheureusement devenu de plus en plus populaire, en particulier aux États-Unis, à mesure que les attaques contre les libertés des femmes – notamment tout ce qui touche leurs « droits procréatifs » – se multiplient. Et à l’Halloween, ce qui en diminue la puissance d’évocation. La formidable série télé adaptée du livre sur Hulu n’a fait que renforcer la portée de l’œuvre d’Atwood, mais aussi une imagerie qu’on peut détourner et affaiblir. Et sur la couverture du livre, le costume de la servante n'est plus de couleur « écarlate », il est maintenant vert..

Nous voici maintenant dans la folie de la sortie de The Testaments, la suite tant attendue de La servante écarlate, probablement le plus grand événement de l’édition cette année (la traduction française nous arrivera le 11 octobre chez Robert Laffont/XO).

Tentative de piratage, erreur d’Amazon qui a livré des exemplaires une semaine à l’avance, déjà sur les listes des prix Booker et Giller, best-seller assuré, une entrevue en direct diffusée dans 1300 cinémas dans le monde. Tout ça pour un roman dystopique, rappelons-le, écrit par une femme, et non pour les révélations salées d’une célébrité, un essai scandaleux ou le dernier Harry Potter.

J’ai passé la journée d’hier dans The Testaments d’Atwood. Kindle m’annonçait un temps de lecture de 7 h 37 min, parce que ce bouquin compte plus de 550 pages – mais heureusement, c’est un « page-turner » comme on dit en bon français, et on y retrouve l’humour baveux caractéristique de l’auteure canadienne la plus connue au monde. Et même un formidable optimisme. À 79 ans, Margaret Atwood est encore plus mordante. Il y a quelque chose de punk chez elle, c’est clair.

Je ne sais pas si, parce que le personnage principal de la série télé incarné par Elizabeth Moss est plus badass que dans le roman original, Margaret Atwood a voulu envoyer ce solide coup à la gueule de Gilead, mais on y sent un esprit pas mal plus rebelle.

On est ici chez les Tantes, ces vieilles nullipares qui ne sont ni affectées aux tâches domestiques comme les Marthas, ni à la procréation comme les Servantes, ni à la propagande comme les Perles (une nouvelle création missionnaire), mais qui tiennent toutes ces dernières. Cela en fait des traîtresses, des collabos. Mais aussi les seules à pouvoir lire et à tout savoir sur Gilead. Une mémoire.

Comme on a déjà annoncé que cette suite sera aussi adaptée en série télé, on espère que la comédienne Ann Dowd n’a pas trop rempli son agenda, car la terrifiante Tante Lydia en est l’héroïne. Avec ce que l'on croit être les deux filles ados de Defred (car elle n'est pas nommée, mais on la devine) Daisy et Agnes, l’une ayant grandi au Canada, l’autre à Gilead. Dans ce roman à trois voix sur le ton de la confidence comme dans le premier, qui se déroule 15 ans après l’histoire qu’on connaît, ces voix se réuniront pour abattre le pouvoir patriarcal et misogyne de Gilead.

N’en révélons pas plus pour ne rien divulgâcher aux lecteurs francophones. Mais disons qu’on pourra retenir de ce roman l’importance de la solidarité féminine – peu importe son âge ou sa foi –, de l’accès à l’alphabétisation et aux livres, et de ce que peuvent faire aux gens les périodes où la conscience de chacun est devenue le vrai champ de bataille. Par le prisme de la pensée de trois femmes, Margaret Atwood jette sur notre époque une lumière aveuglante, comme on doit révéler les mécanismes de ce qui veut nous enfermer… de l’intérieur. Parce que, de quoi avons-nous peur, au juste, sinon que d’avoir peur en ce moment ? Avec The Testaments, Margaret Atwood s’arrange pour nous faire passer ça. Et on y reviendra.

Les testaments de Margaret Atwood, en traduction française sortira le 11 octobre au Québec.

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