Chronique

Funeral, 15 ans plus tard

Régine Chassagne se promenait, rue Saint-Viateur, en fin d’après-midi. J’ai traversé la rue en me pressant, je me suis présenté à elle et je lui ai fait part d’une idée de reportage que j’avais eue le matin même. Quand le hasard fait bien les choses…

Il y a 15 ans aujourd’hui paraissait Funeral, mythique premier album de The Arcade Fire (devenu depuis Arcade Fire tout court). Une somptueuse collection d’hymnes lyriques, de poésie surréaliste et de chants incantatoires, sur fond d’orchestrations romantiques et de crescendos magnétiques. Un album sublime, parmi les plus beaux à avoir été enregistrés au Québec, toutes époques confondues.

Régine Chassagne avait 27 ans, en paraissait 19. Elle habitait le Mile End, devenu le point de mire du « Montreal Sound », célébré par la presse musicale spécialisée (Spin, NME, Rolling Stone) et par nul autre que David Carr, regretté chroniqueur vedette du New York Times, qui en avait fait la une du cahier culturel de sa prestigieuse édition dominicale.

Montréal, grâce à Arcade Fire surtout – ainsi qu’au collectif Godspeed You ! Black Emperor, à son studio de l’Hotel2Tango, à la Sala Rossa et à la Casa del Popolo – est devenu du jour au lendemain la scène en vogue de la planète rock « indie » au milieu des années 2000.

Autant j’ai été subjugué par Funeral – qui demeure mon album préféré d’Arcade Fire –, autant j’ai été renversé par la présence sur scène de la bande iconoclaste de Régine et de son mari Win Butler. Je devais me rendre en reportage en Europe et j’ai remarqué que le groupe allait se trouver en Angleterre en tournée au même moment. Le jour où la providence a mis Régine sur mon chemin…

« Appelle untel de notre compagnie de disques. Ça devrait fonctionner ! » m’a-t-elle dit, affable et enthousiaste. Deux mois plus tard, j’avais en poche un billet aller simple pour Birmingham, deuxième ville d’Angleterre, mais pas l’ombre d’une confirmation d’un accès privilégié au groupe de l’heure.

Je suis arrivé à Birmingham en début d’après-midi et qui ai-je croisé dans New Street ? Win Butler lui-même, l’air renfrogné, accompagné de sa blonde, légère et insouciante. Je ne pouvais les rater : lui, avec son physique de joueur de basketball ; elle, en comparaison si menue et discrète.

« Salut ! Je suis venu de Montréal exprès pour voir vos spectacles et j’aimerais bien vous interviewer…

— Cool ! On se rencontre quand tu veux ! » m’a répondu Régine, sans hésiter.

Et voilà que de nouveau, au hasard d’une rencontre fortuite, je parvenais à régler ce que des semaines d’échanges de courriels n’avaient pas réussi à me garantir auprès de la maison de disques et du management du groupe. J’ai suivi Win et Régine jusqu’à la salle de spectacle qui les accueillait et j’ai obtenu un laissez-passer pour l’ensemble de la tournée anglaise.

C’était au printemps 2005. Funeral venait de paraître en Europe sur étiquette Rough Trade. C’était le début de la frénésie. Björk, Beck et U2 avaient encensé l’album. David Bowie, après avoir vu le groupe trois fois en spectacle, avait décrété que Funeral était l’album de l’année. David Byrne, des Talking Heads, avait accompagné le groupe sur scène à New York.

Je les ai suivis de Birmingham, où ils jouaient dans la salle secondaire d’un grand théâtre, à Londres, en passant par Bristol, à la frontière du pays de Galles. Ils gagnaient chaque fois en assurance, de plus en plus soudés : les frères Butler (Win et Will), Régine, le guitariste Tim Kingsbury, le bassiste Richard Reed Parry, la violoniste Sarah Neufeld et le batteur Jeremy Gara (qui a remplacé Howard Bilerman après l’enregistrement de l’album).

À l’Astoria, célèbre salle londonienne de Charing Cross Road, ils avaient soufflé sur les braises d’une foule de 2000 spectateurs conquis d’avance, transcendant les genres, tantôt cabotins, tantôt tragiques, sombres et ludiques, alternant entre la fanfare circassienne et le cortège funèbre, déployant une force symphonique insoupçonnée grâce à des chœurs poignants et à un arsenal d’instruments qui changeaient sans cesse de mains.

Les billets, vendus à l’origine 8 livres sterling, étaient revendus dans la rue 10 fois plus cher. Le seul autre spectacle qui affichait complet le même mois dans cette salle était celui d’Oasis.

Arcade Fire ne roulait pourtant pas sur l’or. Funeral, enregistré à l’Hotel2Tango, angle Saint-Urbain et Van Horne, dans le Mile End, n’avait coûté que 10 000 $ à produire. La vie de tournée du groupe se résumait à des périples de nuit dans un autobus et la bande ne pouvait se permettre l’hôtel qu’une ou deux fois par semaine. Mais Win Butler avait déjà la dégaine, le charisme et l’attitude d’une rock star. Après avoir signé des autographes au spectacle de Birmingham, il avait insulté et bousculé un videur, qui ne l’avait pas reconnu, lorsque celui-ci avait eu le malheur de lui demander de quitter les lieux avec les autres spectateurs.

L’essentiel des spectacles était composé de Funeral et de quelques titres parus sur l’EP homonyme de 2003 (avec une première version de No Cars Go). Wake Up, litanie langoureuse qui se transforme en incantation R & B, l’électrisante Haïti, la mélancolique Une année sans lumière, l’hymne à l’amour tourmenté de Tunnels et la suave 7 Kettles, accompagnée d’un quatuor à cordes embauché sur place.

Le spectacle se terminait au rappel avec l’irrésistible enchaînement de Power Out (inspirée par la crise du verglas) et Rebellion (Lies), pendant laquelle Butler – 6 pieds 5 pouces – aimait plonger dans la foule, surfant guitare à la main en maintenant le rythme. Et une interprétation éthérée de In The Backseat, hommage de Régine Chassagne à sa défunte mère Alice, se concluant avec tous les musiciens serpentant à travers la foule vers la sortie.

Il n’y a pas un spectacle, toutes disciplines confondues, que j’ai vu plus souvent que celui qui accompagnait l’album Funeral en 2004-2005. Des spectacles secrets qui ne l’étaient pas tant que ça, une « rentrée » montréalaise mémorable dans un Corona archicomble de 1000 personnes. Sept mois plus tard, j’ai revu une dernière fois le spectacle à Ottawa puis au Centre Bell, devant 20 000 personnes, en première partie de la tournée Vertigo de U2, qui faisait son entrée sur scène au son de Wake Up, hymne emblématique du groupe.

C’était la fin d’un cycle d’un an époustouflant. Et le début d’une aventure qui se poursuit toujours. Fin 2009, le site Pitchfork, bible du rock « indie » de l’époque – qui avait donné une note quasi parfaite de 9,7 sur 10 à Funeral à sa sortie –, a publié sa liste des 200 meilleurs albums des années 2000. Le premier album d’Arcade Fire y était classé au deuxième rang, derrière Kid A, chef-d’œuvre de Radiohead. Quinze ans plus tard, cette œuvre phare, magistrale, n’a pas pris une ride.

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