Théâtre  Critique

Le jour où jaillit la vérité

La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé
Texte de Michel Marc Bouchard, mise en scène de Serge Denoncourt
Avec Julie Le Breton, Éric Bruneau, Patrick Hivon et Magalie Lépine-Blondeau
Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 8 juin. Supplémentaires les 9 et 11 juin.
**** (4 étoiles)

Délicate mission que celle de clore une saison, en particulier avec une création. Au Théâtre du Nouveau Monde (TNM), le prolifique dramaturge Michel Marc Bouchard s’en tire de façon magistrale avec un texte qui tient du coup de poing, porté par une distribution en état de grâce.

Après deux pièces à caractère historique (Christine, la reine-garçon et La divine illusion), Michel Marc Bouchard revient au TNM avec un récit contemporain, campé dans son Lac-Saint-Jean natal et mis en scène par son éternel complice, Serge Denoncourt.

Au cœur de l’intrigue : Mireille Larouche, thanatologue de réputation internationale qui, enfant, trompait l’insomnie en se glissant dans les maisons du voisinage pour épier les dormeurs. Ces corps à l’abandon devenaient pour elle autant de pages blanches sur lesquelles projeter ses rêves et ses fantasmes.

Seulement, une nuit, Laurier Gaudreault s’est réveillé et la vie de Mireille et de sa famille s’en est trouvée à jamais bouleversée.

Trente ans après cette nuit fatidique, Mireille revient dans le village qui l’a vue naître après un long exil. Sa mère vient de mourir. Et l’insomniaque de jadis est venue accomplir ce qu’elle fait de mieux : rendre hommage aux morts. Seulement, il lui faudra pour cela retrouver les vivants, ceux qu’elle a laissés derrière. Ses trois frères, sa belle-sœur… 

Autour du corps de la défunte, c’est l’affrontement. Dans son testament, la mère lègue tout à Laurier Gaudreault. L’équilibre fragile de cette famille à la dérive est rompu. La vérité ne peut plus qu’éclater.

Éclatante distribution

Dans le rôle de Mireille, écrit expressément pour elle, Julie Le Breton s’avère d’une grande justesse. Elle donne à cette femme, plus à l’aise auprès des morts que des vivants, ce qu’il faut de raideur et de maladresse, mais aussi de poésie et de sensibilité. Face à la mort, Mireille demeure résolument du côté du sacré. On ne peut en dire autant de sa famille, qui pense repousser cette fatalité en noyant la solennité du moment sous un excès de trivialité.

Pourquoi s’interroger sur le sens de la mort (donc de la vie) quand on a des sandwichs aux œufs à commander…

À ce chapitre, Magalie Lépine-Blondeau brille dans le rôle de la belle-sœur Chantal, moulin à paroles creuses qui comble par un trop-plein de mots le vide de sa vie. L’actrice révèle un talent comique d’une grande efficacité, qu’elle a trop peu exploité dans sa carrière.

Patrick Hivon, en aîné colérique – la jeunesse, les immigrants, les sapins de Noël, tout y passe… –, est aussi très convaincant. Quant à Éric Bruneau, il réussit à faire monter d’un cran la tension familiale déjà vive par son interprétation du fils cadet portant sur ses épaules tout le poids de ce clan dysfonctionnel.

Au chapitre de la mise en scène, Serge Denoncourt nous offre quelques images fortes, mais son coup de génie sera de placer le public devant son propre malaise à l’égard de la mort : le corps sans vie qui trône au centre du plateau nous fascine autant qu’il nous dérange.

Et au-dessus de cette équipe de création « tout étoile », capable de transformer une froide salle d’embaumement en ring de boxe-vérité, plane l’ombre omniprésente de la mère, morte le visage enfoui au creux des mains. Et celle du dormeur par qui le malheur est arrivé. La voix des absents est ici impossible à oublier…

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