Affaire We Charity

Tirs nourris contre les frères Kielburger

Les cofondateurs de WE Charity ont eu droit à un interrogatoire serré des élus de l’opposition du Comité permanent des finances, mardi

Ottawa — Ils sont arrivés le couteau entre les dents pour défendre l’organisme qu’ils ont cofondé il y a un quart de siècle face au « mépris flagrant des faits », aux « conceptions erronées » véhiculées dans les médias, et en s’inquiétant du « tort » que l’affaire WE Charity pourrait causer aux organisations de bienfaisance canadiennes.

En retour, les frères Craig et Marc Kielburger ont eu droit à un interrogatoire serré des élus de l’opposition du Comité permanent des finances, qui ont écouté pendant quatre heures, mardi, ce témoignage fort attendu – séance qui a provoqué bien des flammèches, mais qui n’a pas pour autant été très fertile en nouvelles révélations.

D’entrée de jeu, Craig, qui est le visage public de WE Charity (Mouvement UNIS en français), a plaidé que si l'organisme a levé la main pour administrer la Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant (BCBE), qui est depuis passée à la trappe en raison de la controverse, ce n’était pas par appât du gain. Il a juré qu’il n’y aurait eu « aucun gain financier » pour l’organisme de bienfaisance, et que la totalité de l’argent reçu d’Ottawa aurait servi à éponger les dépenses faites.

Il a laissé tomber qu’en rétrospective, il n’aurait « jamais répondu au téléphone lorsque les fonctionnaires ont appelé » s’il avait su que cela [causerait la] paralysie du projet visant à offrir des opportunités à de jeunes Canadiens pour qui la crise de la COVID-19 a raréfié les chances de décrocher un emploi.

Et il a dit comprendre qu’« avec du recul », la proximité des liens avec le clan Trudeau constitue un « enjeu significatif ».

Mais en dépit du fait que l’organisme a versé entre 2016 et 2020 de généreux cachets à la mère et au frère du premier ministre, celui qui a fondé WE (autrefois baptisé Free the Children) à l’âge de 12 ans a martelé que « nous n’avons pas été choisis pour faire le travail par la fonction publique en raison de nos relations avec des politiciens », ajoutant qu’il n’avait jamais « socialisé » avec Justin Trudeau ou sa femme, Sophie Grégoire.

Au bout du compte, en raison des « répercussions de ce processus politique, nous voici confrontés à de sérieux défis qui mettent en péril l’organisation au complet et nos 25 années de travail », a déploré Craig Kielburger. Il s’est élevé à maintes reprises contre la couverture médiatique dont WE a fait l’objet, dont ces allégations voulant que l’on ait partagé des données de sympathisants avec le Parti libéral – « c’est faux ».

Assis à sa droite, son frère Marc a signalé que d’après ses calculs, le programme aurait coûté de 200 à 300 millions au trésor public. Or, en dévoilant les détails de l’initiative, en juin dernier, le fédéral chiffrait celle-ci à 912 millions au maximum, dont 19,5 millions en frais de gestion. Et l’accord de contribution qui a circulé lundi faisait état d’une facture pouvant aller jusqu’à 543 millions, dont 43,5 millions, au plus, pour les frais de gestion.

Cette réévaluation de la facture en plein comité par Marc Kielburger a suscité un certain étonnement au gouvernement, selon ce qu’a déclaré à La Presse une personne bien au fait du dossier.

Malmenés par l’opposition

Les Kielburger ont comparu dans une ambiance tendue, se faisant constamment couper la parole par les élus de l’opposition, si bien qu’après environ trois heures, exaspéré par le manque de décorum, le président du comité, Wayne Easter, a menacé de suspendre la réunion alors que le conservateur Pierre Poilievre multipliait les remarques acérées à l’endroit des témoins et les sommait de leur fournir des réponses satisfaisantes à ses yeux.

L’élu a tenté de recenser les liens entre le bureau de Justin Trudeau et celui d’autres ministres, dont Bill Morneau aux Finances, et WE Charity. Ce fut l’occasion, pour Marc Kielburger, de réaffirmer qu’il s’était mal exprimé en disant qu’il avait eu un échange téléphonique avec le bureau du premier ministre le 23 avril dernier, le lendemain de l’annonce du programme de bourses.

De son côté, le néo-démocrate Charlie Angus s’est demandé pour quelle raison WE n’était pas inscrit au registre des lobbyistes, ce à quoi ses interlocuteurs ont réagi en plaidant que les règles du jeu sont différentes pour les organismes caritatifs que pour les entreprises privées.

Le bloquiste Rhéal Fortin, dont les interventions ont été émaillées de pépins techniques (et de quelques jurons), a pour sa part remis en question les qualifications de Margaret Trudeau à titre d’oratrice invitée en faisant valoir qu’on n’aurait peut-être pas fait appel à elle si elle avait porté le nom « Margaret Fortin ».

Après que les frères Kielburger ont rappelé son militantisme dans le dossier de la santé mentale, le libéral Peter Fragiskatos s’est offusqué de cette tentative « déplorable de salir la réputation » de la mère du premier ministre. Le député bloquiste a par la suite assuré que là n’était pas son intention.

Une ex-présidente du C.A. témoigne

Avant l’entrée en scène des frères Kielburger, la présidente démissionnaire du conseil d’administration de l’organisme de bienfaisance, Michelle Douglas, est revenue sur son départ du 27 mars dernier.

Elle a noté que celui-ci n’avait pas de lien avec le programme de bourses et exposé que sa démission était notamment liée au fait que les dirigeants de WE refusaient de lever le voile sur l’état des finances, et qu’elle ne se voyait plus en mesure de faire son boulot.

Mais si elle a jeté l’éponge, c’est aussi parce que le 25 mars dernier, Craig Kielburger lui a demandé de le faire. Cette requête est survenue deux jours après un échange houleux avec Marc Kielburger qui s’est conclu de façon « abrupte », a indiqué Mme Douglas.

Invitée à se prononcer sur la politique de rémunération des orateurs qui participent à des évènements UNIS, elle a soutenu qu’à sa connaissance, la pratique était de ne pas leur verser de cachet.

Ces témoignages précèdent ceux, très attendus, du premier ministre Justin Trudeau et de sa cheffe de cabinet, Katie Telford. Ils seront interrogés par les députés du Comité permanent des finances jeudi après-midi.

L’affaire WE Charity en quelques dates

5 avril 2020

Le premier ministre Justin Trudeau et le ministre des Finances, Bill Morneau, ont un échange au téléphone. Ils discutent des façons de venir en aide aux étudiants, dont les perspectives d’emploi d’été ont été réduites par la pandémie.

9 avril 2020

L’organisme de bienfaisance WE Charity (Mouvement UNIS en français), qui avait été contacté par le bureau du ministre Morneau, envoie une proposition non sollicitée au gouvernement concernant un programme d’entrepreneuriat étudiant.

21 avril 2020

Une proposition formelle est envoyée par WE Charity. Le ministre des Finances approuve les paramètres de la création de la Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant (BCBE). Le premier ministre Trudeau annonce sa mise sur pied prochaine en conférence de presse le lendemain.

22 mai 2020

Le Conseil des ministres approuve la création du programme de bourses, dont la responsabilité est confiée à la ministre de la Diversité, de l’Inclusion et de la Jeunesse, Bardish Chagger. Le premier ministre Trudeau et le ministre Morneau sont présents lors des discussions et de l’approbation de la BCBE.

25 juin 2020

Justin Trudeau annonce les détails du programme. Un document d’information gouvernemental mentionne le rôle qui reviendra à WE Charity dans sa mise en œuvre. Dans les jours qui suivent, des critiques font surface en raison des liens du premier ministre et de sa famille avec l’organisation.

3 juillet 2020

La controverse ne cessant de prendre de l’ampleur, WE Charity annonce son retrait du projet « à contrecœur ». Le même jour, le commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique annonce l’ouverture d’une enquête sur Justin Trudeau.

9 juillet 2020

Le média indépendant Canadaland et CBC rapportent que des membres de la famille du premier ministre ont touché de généreux cachets pour leur participation à des événements de WE Charity. Le lendemain, les deux médias rapportent que la famille de Bill Morneau a aussi des liens très étroits avec l’organisme.

13 juillet 2020

Justin Trudeau et Bill Morneau s’excusent de ne pas s’être récusés des discussions du cabinet sur WE Charity.

16 juillet 2020

La ministre Bardish Chagger indique dans son témoignage au Comité des finances que WE Charity aurait pu toucher jusqu’à 43,5 millions pour livrer le programme, et non 19,5 millions comme il avait été affirmé. Le commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique annonce l’ouverture d’une enquête sur Bill Morneau.

22 juillet 2020

Le ministre Morneau annonce qu’il a omis de payer 41 366 $ en dépenses pour deux voyages que des membres de sa famille et lui-même ont faits avec WE Charity en 2017 au Kenya et en Équateur. Il a envoyé un chèque à WE Charity peu avant sa comparution.

28 juillet 2020

Les frères Craig et Marc Kielburger, cofondateurs de l’organisme, se présentent devant le Comité des finances.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.