recrutement de clients à l’aide d’infirmières ontariennes

Québec enquêtera sur l’« Amazon de la marijuana »

Une soirée promotionnelle pour une entreprise canadienne de cannabis qui tente de contourner le monopole de la Société québécoise du cannabis, lors de laquelle des « infirmières sexy » recrutaient mercredi soir des clients dans le cadre d’un spectacle du rappeur Snoop Dogg à Montréal, a provoqué le déclenchement d’une enquête au ministère de la Santé et des Services sociaux. 

Namaste Technologies, qui ambitionne de devenir l’« Amazon de la marijuana », ne cache pas son intention d’« éliminer toutes les frontières » qui empêcheront les consommateurs québécois d’acheter leur cannabis ailleurs qu’à la Société québécoise du cannabis à partir du 17 octobre.

Son modèle d’affaires consiste à recruter des clients en leur obtenant une ordonnance de cannabis médical de complaisance lors d’une entrevue de « télémédecine » sur Skype avec une infirmière praticienne de l’Ontario. « On peut vous obtenir une ordonnance médicale en 10 minutes, à travers notre application disponible sur l’App Store, et ainsi éliminer toutes les frontières qui empêchent d’acheter les produits que vous voulez, n’importe où au Canada. Nous pouvons même vous obtenir une ordonnance de cannabis médical ce soir même », a affirmé le PDG de Namaste, Sean Dollinger.

Inscrite à la Bourse de Toronto, Namaste permet ensuite à ses clients d’accéder à une plateforme d’achat en ligne contenant un vaste catalogue de produits de cannabis qui semblent légaux, mais que la Société québécoise du cannabis ne vendra pas. 

« Montrez-moi la preuve que c’est illégal. Tant que nous restons dans le régime médical, c’est parfaitement légal, nos avocats vous le certifieront. »

— Sean Dollinger, PDG de Namaste Technologies

Lors de l’évènement tenu mercredi dans un bar de Griffintown, une dizaine de jeunes femmes vêtues d’uniformes d’infirmières sexy faisaient remplir des formulaires en ligne aux clients potentiels pour accélérer le processus. D’autres femmes en sous-vêtements enduites de « body painting » faisaient la promotion d’un injecteur de cannabis sous-cutané permettant de consommer de l’huile de marijuana par injection. Ce produit n’est pas officiellement approuvé au Canada. Des vaporisateurs de cannabis, du papier à rouler à l’effigie d’une entreprise de livraison de pot à domicile et des « égrenoirs » (grinders) à cannabis à l’effigie de Namaste ont été distribués, en contravention de plusieurs articles des lois québécoise et canadienne qui interdisent formellement la promotion de produits de cannabis récréatif.

Une situation « tout à fait inacceptable »

La description de l’évènement par La Presse a fait carrément bondir la direction de la Société des alcools du Québec, qui est responsable de la future Société québécoise du cannabis. « C’est une situation exaspérante, que nous jugeons tout à fait inacceptable. Il y a un seul vendeur de cannabis possible au Québec, et c’est la SQDC. Il n’y a pas de zone grise, et ce sera tolérance zéro », a affirmé la porte-parole Linda Bouchard, dénonçant au passage le « vieux marketing » utilisé par Namaste avec ses infirmières. 

La SQDC croit avoir un levier pour bloquer Namaste en faisant pression sur le producteur de cannabis Tilray. Ce producteur fournira 5000 kg de cannabis par année à la société d’État, mais est aussi officiellement un fournisseur de Namaste, selon un communiqué conjoint diffusé par les deux entreprises. 

« Nous allons réagir. Un producteur qui fait affaire avec nous ne peut pas être associé à une entreprise qui va à l’encontre de la loi. On va aller vérifier ce que Tilray fait avec cette entreprise. Nos partenaires doivent être conformes. Il faut être ferme. »

— Linda Bouchard, porte-parole de la Société québécoise du cannabis

Le modèle d’affaires de Namaste, qui a été placé hier sous la loupe de la division des inspections du ministère de la Santé et des Services sociaux, semble déroger à l’esprit des lois adoptées par Québec et Ottawa au début de l’été.

Au Québec, la loi interdit spécifiquement aux infirmières praticiennes de prescrire, d’ajuster ou de renouveler une ordonnance de cannabis à des fins médicales, mais celles de l’Ontario sont autorisées à le faire. « L’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec ne peut encourager la télépratique avec des infirmières qui exercent sur un territoire autre que le territoire québécois », a déclaré l’Ordre dans un courriel à La Presse.

« L’OIIQ n’a [compétence] que sur les infirmières inscrites au Tableau de l’OIIQ. Si le client de l’infirmière ontarienne subit un quelconque préjudice suite à sa consultation, nous ne pourrions agir. »

De la contrebande, dit le Collège des médecins

Les ordonnances de cannabis médical « de complaisance » délivrées par des spécialistes de la santé via Skype sont dans la mire du Collège des médecins du Québec depuis plusieurs mois, mais son président, le Dr Yves Robert, admet ne pas avoir de véritable pouvoir pour les en empêcher. « Quand on connaît le nom du médecin qui le prescrit, on le dénonce au collège de la province où il pratique, mais nous n’avons pas [compétence] sur ces territoires. Il y a un vide. C’est une forme de contrebande », dit-il. 

La stratégie d’affaires de Namaste fait aussi sursauter l’Association pour la santé publique du Québec. « C’est ahurissant. Tout ce qu’ils n’ont pas le droit de faire, ils le font, dénonce la porte-parole Émilie Dansereau. Et en plus, leur approche est super sexiste. C’est l’histoire qui se répète, avec des “pitounes” comme on en voit dans les publicités de bière et de boissons énergisantes. C’est un méchant bordel. »

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