Témoignage

1969-2019
Souvenirs de Woodstock

Les deux pieds dans l’eau du beau lac Achigan, dans les Laurentides, « je me souviens » de Woodstock…

Avec Robert et Francine, nous étions arrivés sur les lieux, dans la campagne de l’État de New York, le jeudi après-midi dans ma fameuse Volks peinte en jaune écarlate. Le spectacle devait commencer le 15 août et se terminer le 17 août 1969. Déjà, les barrières pour les ventes de billets étaient tombées. Tant de monde. Le vendredi soir, la musique commença et les musiciens jouèrent presque sans arrêt jusqu’au lundi matin.

Un ami, Raymond, avait pris la direction de Woodstock au Nouveau-Brunswick, comme plusieurs autres. Un autre, Normand, avait décidé de partir du Québec le vendredi soir. Il a été bloqué dans la nuit par la police, qui interdisait 100 km à l’avance l’accès au site. Des gars pas chanceux.

Joe Cocker et JimI Hendrix

Nous étions assis devant la scène à 50 pieds environ. De beaux moments. Nous sortions pour aller manger, nous baigner, dormir un peu, nous amuser… 

Deux jours de belle musique, de contacts joyeux ; la vie était belle.

Les faits marquants pour moi : Joe Cocker au petit matin du samedi, dans l’eau de pluie et la boue rouge, et Jimi Hendrix, qui devait clore le spectacle le dimanche soir. Mais puisque chaque groupe avait accordé deux rappels, Hendrix n’est arrivé que le lundi matin. Quelle finale !

Le samedi après-midi, les hélicoptères de l’armée ont lancé des petits sacs de nourriture. Tous fraternisaient. Les policiers nous expliquaient qu’ils ne pouvaient plus partir, car leurs remplaçants étaient bloqués. Trop de monde partout. Aucune violence.

Après coup, en y pensant bien, je constate que le fait de regrouper presque tous les grands groupes musicaux de l’heure sur un même site ne pouvait qu’amener des milliers d’amateurs de musique. Du moins, les plus « dégelés du paquet », comme le dit Manon.

La guerre du Viêtnam

Je suis peut-être nostalgique, mais la vie était belle pour nous, les jeunes Canadiens. Nous n’étions pas obligés de nous enrôler de force dans la guerre du Viêtnam. Country Joe and the Fish le chantait à Woodstock, une chanson qui est presque devenue l’hymne de rassemblement contre la guerre : 

One, two, three, what are we fighting for / I don’t give a damn, next stop is Vietnam / Five, six, seven, open up the pearly gates [les portes du ciel] / We’re all gonna die…

Mon ami Paul, un draft dodger que nous hébergions dans le carré Saint-Louis avec mon colocataire, l’artiste Monat, ne voulait pas revenir aux États-Unis où il aurait fait de la prison parce qu’il avait fui la conscription. Plus de 50 000 jeunes Américains sont morts au Viêtnam dans une guerre inutile.

Un temps nouveau

Cet été-là, en juin, nous avions participé au festival de folklore de Newport, puis à celui d’Atlantic City. La musique et la joie de vivre étaient partout dans l’air. L’avenir nous semblait radieux. Le déficit gouvernemental n’existait pas. Pas de dettes à rembourser comme les jeunes d’aujourd’hui.

Nous, les boomers, commencions à asseoir notre pouvoir. Toute la société était à nos pieds. Nous rejetions allègrement toutes les traditions.

Le « bébé avec l’eau du bain », comme le dit Jacques Grand’Maison. L’avenir ne nous effrayait pas. C’était « le début d’un temps nouveau », comme le chantait Renée Claude. Jean-Pierre Ferland en rajoutait : « Quelle vie d’orgie, quel monde de sexe, y’a plus rien à l’index ! » 

Être au bon endroit, au bon moment, c’est un peu l’histoire de ma vie.

La vie était simple. La mafia ne s’impliquait pas encore dans le commerce du pot, qui en était au stade artisanal. Le sexe était libre, sans condom, les filles utilisaient cette découverte technologique qui allait révolutionner le monde : la pilule. Les MTS, le VIH, le sida n’étaient pas encore arrivés. Nous entrions aux États-Unis sans passeport, sans questions. Le 11-Septembre viendra tout compliquer.

De retour au collège en septembre, presque tous les pères qui nous enseignaient avaient laissé tomber la soutane et leur petite culotte. Au collège devenu cégep, peu avait changé. Nous étions encore pensionnaires sans travailler pendant l’année scolaire.

Ce sont les mêmes profs qui enseignaient la même matière en philo et en français, comme au collège classique. L’influence des étudiants du technique dans les classes commençait à se faire sentir. L’Église disparaissait, mais les classifications traditionnelles entre la JOC, pour Jeunesse ouvrière catholique et la JEC, pour Jeunesse étudiante catholique, étaient toujours là. Les étudiants étudiaient et les travailleurs travaillaient. Les spécialistes en pédagogie n’avaient pas encore mis la main sur les collèges pour les modifier en « profondeur ».

Et le fameux pot

Malheureusement, tout n’est pas parfait. Mon ami Robert, qui était un gars très intelligent et qui se dirigeait vers la médecine comme son père, fumait beaucoup de pot. Au retour de Woodstock, il embarqua dans une secte religieuse. Je l’ai revu 10 ans plus tard, le cerveau lavé. De nos jours, il vit en ermite dans le bois en Colombie-Britannique. 

Auparavant, nous avions passé des heures à discuter drogue, en nous posant la fameuse question : « Est-ce que le pot rend plus intelligent ? » 

À 70 ans, avec l’expérience de la vie, après avoir vu de loin des personnes fumer quotidiennement, j’avoue que non. Et je conseillerai à mes huit petits-enfants, s’ils me demandent mon avis, de ne pas essayer. Ni de se faire tatouer la figure.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.