Critique

À pleurer de beauté

netflix
Roma
Alfonso Cuarón
Avec Yalitza Aparicio, Marina de Tavira, Diego Cortina Autrey
2 h 15
4 étoiles et demie

D’entrée de jeu, il y a ce plan, sublime. On y voit le reflet d’un avion dans une flaque d’eau de lavage sur un plancher. Les contrastes de l’image en noir et blanc indiquent déjà au spectateur qu’il aura droit à un long métrage visuellement splendide. Or, Roma dépasse rapidement le statut du simple exercice de style où primerait surtout un souci d’esthétisme. Le nouveau film d’Alfonso Cuarón, qui propose ici une chronique inspirée par ses propres souvenirs d’enfance, atteint aussi des sommets sur le plan narratif en dressant un portrait du Mexique des années 70.

La belle astuce du réalisateur de Children of Men, lauréat de l’Oscar de la meilleure réalisation en 2014 grâce à Gravity, aura été d’évoquer ses souvenirs à travers les enfants de sa génération, mais aussi, surtout, grâce aux adultes qui les entouraient. Ainsi, ce film autobiographique impressionniste, le premier du genre que réalise le cinéaste mexicain, âgé de 56 ans, porte l’empreinte d’un homme plus mûr, en pleine maîtrise de tous les aspects de son art.

Le récit est campé dans une maison du quartier Roma à Mexico, habitée par une famille plutôt bourgeoise, dirigée par un père médecin. Quatre enfants d’âge scolaire insufflent évidemment beaucoup d’énergie à la vie quotidienne de la maisonnée, prise en charge avec beaucoup de discrétion par deux femmes à tout faire mixtèques indispensables, dont Cléo (remarquable Yalitza Aparicio). L’équilibre familial commence pourtant à se fragiliser le jour où le père annonce devoir partir au Québec quelques semaines pour un voyage d’affaires.

Le récit, jamais linéaire, s’articule autour de situations dans lesquelles se retrouvent différents personnages. Si certaines d’entre elles sont parfois très dramatiques (règlements de comptes, grèves étudiantes réprimées violemment, épreuves intimes et personnelles), Cuarón ne perd jamais son point de vue de garçon non plus. Ainsi, certains petits gags reviennent de façon récurrente dans le récit, témoignant de la vision du monde d’un enfant.

Un long métrage exceptionnel

Le cinéaste, qui a souvent travaillé avec son fidèle complice Emmanuel Lubezki à la photo, signe cette fois lui-même les images d’un film qu’il n’avait pas fait si personnel depuis Y tu mamá también. Une sensibilité particulière émane de ces images en noir et blanc, très expressives, dont certaines se révèlent même très poignantes. À cet égard, l’admirable plan-séquence tourné à la mer est d’une rare puissance, d’autant qu’il cristallise alors dans le récit une étape très importante de la vie de Cléo. Il est d’ailleurs significatif qu’à l’arrivée, le cinéaste ait choisi de faire de cette femme très effacée le point d’ancrage de son histoire, comme pour indiquer que les femmes ont porté, portent, et porteront toujours en elles l’espoir du monde.

Lauréat du Lion d’or à la Mostra de Venise, Roma rafle actuellement plusieurs prix auprès de différentes associations. L’American Film Institute vient notamment de lui attribuer un laurier spécial. On s’attend aussi à ce qu’il soit plusieurs fois cité lors de la prochaine remise des Oscars. Toutes ces récompenses sont méritées, car, répétons-le, ce film exceptionnel est à pleurer de beauté.

Roma prend l’affiche au Cinéma Moderne de Montréal dès aujourd’hui, pour une période d’au moins quatre semaines, en version originale espagnole avec sous-titres français ou anglais, selon la représentation. Ce long métrage sera aussi offert sur Netflix vendredi prochain.

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