École Félix-Antoine

« Cette école m’a sauvé la vie »

L’école Félix-Antoine accueille depuis plus de deux décennies des adultes dont le parcours scolaire a été chaotique et qui veulent obtenir un diplôme de cinquième secondaire. Pour la première fois cette année, l’école montréalaise a reçu un coup de main substantiel du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. Incursion dans cette école privée et gratuite pour le moins atypique.

« In what ways does Véronique want to help others ? »

Penché sur un cahier d’anglais, un jeune homme de 23 ans lit une phrase en découpant chaque mot, sous le regard attentif d’une orthopédagogue. C’est jour de classe à l’école Félix-Antoine, dans le quartier Ahuntsic, et il profite de ce moment pour se consacrer à l’étude de cette matière qui lui donne parfois du fil à retordre.

Sonia Morin et Michaël Barrette-Fréchette sont entrés à Félix-Antoine presque en même temps, il y a environ trois ans. Elle était nouvellement retraitée, tandis que le couvreur ne pouvait plus exercer son métier à la suite d’une blessure. Michaël a donc entrepris de terminer son secondaire pour aller faire une formation en réfrigération.

Trois fois par semaine, il part de Mirabel pour venir étudier à l’école Félix-Antoine.

« Te souviens-tu la première fois qu’on a travaillé ensemble ? », demande Sonia à Michaël. L’étudiant répond par la négative. Quelques heures plus tard, Sonia Morin avance une explication. « Je le sais pourquoi il ne se souvient pas : il était tellement nerveux, on aurait dit qu’il ne savait pas comment lire. »

Aujourd’hui, pourtant, la complicité entre les deux est évidente et traduit à elle seule la relation qui existe entre plusieurs bénévoles et élèves de l’école Félix-Antoine, qui accueille depuis 23 ans des adultes qui veulent terminer leur secondaire.

La réalité de ces raccrocheurs est complexe, dit la fondatrice et directrice de l’école.

« Celui qui avait juste un problème d’apprentissage, il n’est pas ici », résume Denise Mayano.

« La solitude intellectuelle de nos élèves, c’est ça, le drame. Ils ont été dans des classes parallèles où ils n’ont eu aucune formation générale, aucun outil. J’ai des gens intelligents, qui se sentent pourtant sous-cultivés et qui sont démunis dans la société actuelle. »

— Denise Mayano

Ainsi, l’école Félix-Antoine fait tout en son possible pour aider ses élèves à régler ce qui nuit à leurs études et les empêche parfois de se présenter à l’école : ça peut être une carte d’autobus qu’on n’arrive pas à payer, les punaises de lit qui ont infesté un appartement ou un mal de dents qu’un étudiant n’a pas les moyens de faire soigner.

« Ça prend un milieu qui essaie de solutionner les affaires autour. Je dis aux élèves que leur vie privée ne me regarde pas. Mais à partir du moment où ils n’arrivent plus à réaliser leur objectif scolaire, ça me concerne », dit Denise Mayano.

Adaptée aux besoins... et aux horaires

Ne pas avoir faim. Voilà une condition propice aux études, et c’est la raison pour laquelle le dîner est servi tous les midis aux élèves de l’école Félix-Antoine. En ce jeudi d’octobre, le cuisinier – un bénévole – ne s’est pas présenté. Mélanie Chartrand officie aux fourneaux avec des denrées fournies par Moisson Montréal pour s’assurer que tout le monde a le ventre plein. Le poulet et la tarte au sucre maison feraient l’envie de bien des étudiants.

Mélanie Chartrand est bien placée pour comprendre les élèves. Elle a obtenu son diplôme d’études secondaires à 33 ans en étudiant à Félix-Antoine, puis a décroché cinq ans plus tard un diplôme universitaire en intervention psychosociale. Elle est aujourd’hui « chargée des opérations » à l’école.

Le fait que l’établissement s’adapte aux horaires des élèves fait toute la différence, dit-elle.

« Quand tu travailles dans une épicerie, t’as ton horaire à peine une semaine d’avance et c’est toujours des heures irrégulières. Les étudiants nous apportent leur horaire de travail et on s’ajuste. Les centres pour adultes ne peuvent pas faire ça, ce serait une trop grosse gestion. Nous, on peut le faire », dit Mélanie Chartrand.

Contrairement à ce qui est souvent vécu dans les centres d’éducation aux adultes, les élèves de l’école Félix-Antoine suivent des cours magistraux. Dans le cours de sciences de troisième secondaire, Claude Barbeau explique aux élèves les différents états de la matière. Cette docteure en physique enseigne en connaissance de cause.

« Mes jeudis matin à l’école, c’est sacré. Les élèves ne s’en rendent pas compte, mais ils nous apportent tellement. »

— Claude Barbeau

L’inverse est aussi vrai. Michaël Barrette-Fréchette n’hésite pas longtemps quand on lui demande ce que l’orthopédagogue Sonia Morin représente pour lui. « C’est un modèle, dit Michaël. Elle ne me lâche pas, elle veut que je réussisse. Il y a des matins où c’est plus difficile que d’autres, mais je le fais pour ma famille et moi », dit le père d’un garçon de 2 ans.

Des élèves qui « échappent au système » et qui décrochent, il y en aura toujours, dit la directrice de l’école Félix-Antoine. Ce constat ne doit toutefois pas en être un d’échec. « Tes forces vives, tu les échappes, et ça, c’est choquant. Comme société, il faut que tu les ramasses », dit Denise Mayano.

Un financement qui permet de souffler un peu

Pour la première fois de son existence, l’école Félix-Antoine peut compter sur un financement substantiel. Le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) lui a accordé 285 000 $ pour 2019-2020, une somme qui doit servir exclusivement à l’embauche d’enseignants. C’est en raison de la « situation financière précaire » de l’école et dans le cadre de sa « mission particulière » que la somme lui a été versée, précise le MEES. Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, avait visité l’école en janvier 2018 alors qu’il était dans l’opposition.

Certains bénévoles sont maintenant payés une demi-journée par semaine. « Ça va compenser un peu pour toutes les années où ils sont venus ici de leur propre chef », dit Mélanie Chartrand. Des bénévoles partent d’aussi loin que d’Ottawa pour enseigner, d’autres achètent eux-mêmes le matériel nécessaire à leurs cours. « [Le financement de Québec] couvre environ 1/6 de mon enseignement. C’est déjà ça. Mais le casse-tête, c’est vraiment le loyer », dit Denise Mayano. Il est de 60 000 $ cette année. L’école compte sur des donateurs et des activités de financement pour arriver à boucler l’année.

Portrait de trois élèves

Jessica De Levo

« Je me surprends aujourd’hui, je vois que je ne suis pas si poche que ça. » À 30 ans, Jessica De Levo est de retour sur les bancs d’école après environ 15 ans d’arrêt. Son parcours n’a pas été simple : elle a eu des problèmes de consommation, les relations avec sa famille ne sont pas toujours faciles. Elle a néanmoins l’intention de terminer ce qu’elle a entrepris. « Je sors d’ici avec mon diplôme, c’est certain », dit-elle. Elle aimerait devenir technicienne en soins animaliers. On la voit ici avec Claire Noël qui, à 84 ans, recueille les confidences des élèves. « Je suis coach de vie », dit la bénévole.

Xavier Daydé

Atteint d’une déficience physique et du syndrome d’Asperger, Xavier Daydé « tuait le temps » dans des cours de cégep destinés aux personnes âgées quand un professeur lui a parlé de l’école Félix-Antoine. « Cette école-là m’a sauvé la vie, dit Xavier Daydé. J’étais chez moi et je ne faisais rien. Ça a complètement changé mon quotidien. » Son parcours scolaire a été parsemé d’embûches. « On m’a déjà dit que je n’aurais jamais mon secondaire. Quand on te répète ça pendant des années, tu finis par y croire », dit le jeune homme de 25 ans. Quand il aura terminé son secondaire, il aimerait faire des études universitaires en sociologie, en histoire, en science politique ou en langue arabe.

Carine Kumba

Mère de trois jeunes enfants, Carine Kumba est arrivée seule de la République démocratique du Congo à 17 ans. « J’étais trop jeune », dit-elle. Elle fréquente l’école Félix-Antoine depuis quatre ans tout en travaillant comme éducatrice en garderie. Éventuellement, elle aimerait aller au cégep pour être une éducatrice qualifiée. « Dans mon pays, je voulais être médecin, mais je vieillis, le temps passe », dit la femme de 31 ans, ajoutant qu’elle n’exclut pas de devenir infirmière auxiliaire. Ses enfants l’encouragent à continuer ses études et elle se sent à l’école comme à la maison. « On est aimés, ici », conclut Carine Kumba.

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