Opinion  Légalisation du cannabis

Chanvre en ville

Même si je suis favorable de la décriminalisation, toute cette propagande pro-cannabis m’agace un peu.

Je me demande même parfois si l’humain n’a pas une prédisposition naturelle à la dépendance aux alcaloïdes. Pourtant, il suffit de retourner dans l’histoire pour réaliser à quel point ce qui semble être une prédisposition a laissé de douloureuses blessures à l’humanité. Les alcaloïdes, ce sont des molécules contenant de l’azote produit par les plantes. On en dénombre plus de 20 000 dans le monde végétal. La caféine, la quinine, la morphine, la codéine, la mescaline, la strychnine, la cocaïne, la capsaïcine du piment et la théobromine du cacao sont toutes des alcaloïdes.

Caféine et théine

Commençons par la dépendance européenne à la caféine. Le caféier est une plante originaire de la région éthiopienne de Kaffa, où elle était traditionnellement vénérée par les ancêtres de la tribu des Oromos. Elle a été apportée au Yémen vers l’an 575 et se dispersera dans la région voisine appelée autrefois l’Arabie heureuse. De là, le café deviendra d’abord la boisson des Arabes, des Perses et un élément important du mysticisme soufi avant d’être découvert par les Turcs, qui le feront goûter aux Européens au début du 17e siècle.

La preuve irréfutable qu’on ne peut lire l’avenir dans le marc de café, car si on leur avait dit tout ce qui allait suivre, ils auraient vite conclu que c’était loin d’être une bonne aventure. L’Europe, rapidement accro à la caféine, cherchera alors à produire cette drogue très légère en plus grande quantité. Ainsi, les Hollandais initieront la culture du café en Indonésie, les Anglais s’essayeront sans succès sur l’île de Ceylan, la France plantera des caféiers dans les Antilles et les Portugais le cultiveront au Brésil. Cette première dépendance au stimulant qu’est la caféine marquera le début de la traite des esclaves africains. Seulement au Brésil, 3 millions d’esclaves seront débarqués pour satisfaire la dépendance planétaire à la caféine.

Comme quoi, si l’Afrique l’avait su, elle n’aurait probablement jamais partagé le secret du café avec des étrangers. Aujourd’hui, on dénombre au moins 2 milliards de drogués à la caféine sur la terre.

La dépendance de l’Angleterre au thé et à la théine, qui en réalité est la même molécule chimique que la caféine, a provoqué deux guerres avec la Chine. Pour cause, au 18e siècle, les Anglais qui ne voulaient plus boire de café adoptèrent le thé comme boisson nationale. Et malgré tout le décorum qui l’entoure, le nuage qui flotte sur leur célèbre « five o’clock tea » n’a pas la blancheur immaculée du lait. En vérité, ce changement de boisson était purement économique. L’Angleterre ne voulait plus enrichir la France et la Hollande qui avaient mis la main sur le commerce du café. Le problème, c’est que l’Angleterre ne produisait pas de thé dans ses colonies. Le thé venait de la Chine et il fallait absolument que Londres trouve une façon d’arnaquer l’Empire du Milieu pour satisfaire sa dépendance au thé.

L’Angleterre choisira alors honteusement de droguer la Chine en lui achetant en partie son thé avec l’opium extrait du pavot cultivé dans sa colonie indienne. En lui livrant toujours plus de drogue en échange de thé, la Grande-Bretagne transformera la Chine en un pays de toxicomanes où errent des zombies sous l’emprise de l’opium. De 2000 caisses en 1750, les livraisons passeront à 40 000 caisses en 1838, soit l’équivalent à 2000 tonnes de drogue, dit l'historienne Hélène Tierchant. Les ravages dans la population chinoise ont été tels que l’empereur Qing Xuanzong décida de s’insurger contre la reine Victoria et balança dans la mer des milliers de caisses de drogue stockées dans les entrepôts britanniques de Canton.

Évidemment, l’Angleterre ne tarda pas à riposter pour défendre ses trafiquants. Des navires lourdement armés de sa toute puissante flotte bombardèrent Canton et avancèrent vers Shanghai et Nankin dans ce qui sera appelé la première guerre de l’opium. L’empereur chinois, dépassé, signera une reddition en 1842 et acceptera d’ouvrir encore plus large la Chine aux commerçants et trafiquants de drogue anglais. Il payera d’importantes indemnités de guerre aux Britanniques et leur cèdera l’île de Hong Kong. Ainsi humilié et largement désavoué par son peuple, Xuanzong abdique et la Chine plonge dans une période d’anarchie qui finira par nuire au commerce. Pour remettre le marché sur les rails, cette fois-ci, c’est avec l’aide de la France que l’Angleterre reviendra en 1856 rétablir l’ordre sous le règne de Qing Wenzong, dans ce qui sera appelé la deuxième guerre de l’opium. Une campagne militaire qui affaiblira profondément et durablement le pays. Il faudra attendre jusqu’en 1912 pour que la Chine retrouve sa dignité sous la houlette de Mao Zedong. Aujourd’hui, la vengeance de la Chine est en marche, car c’est l’Europe qui est drogué aux produits chinois.

Mais revenons au thé. Désireuse de trouver d’autres marchés pour son thé, l’Angleterre décida d’y convertir sa colonie américaine. Cependant, le thé du roi George III provoquera rapidement des contestations.

Ainsi, en voulant protester contre la surtaxe du thé par la Compagnie britannique des Indes orientales, une soixantaine de rebelles de la colonie américaine balancèrent des cargaisons de thé dans le port de Boston. Comme dans la saga chinoise de l’empereur Qing Xuanzong avec l’opium, l’armée britannique ne tarda pas à répliquer pour faire comprendre à la rébellion américaine qu’on ne profane pas des alcaloïdes appartenant à son pays. Cette révolte du 16 décembre 1773, mieux connue sous le nom de « Boston Tea Party »,sera selon bien des historiens le catalyseur principal de la guerre d’Indépendance des États-Unis, qui deviendront ultérieurement le pays le plus drogué au café de la planète. En d’autres termes, l’Amérique a, en partie, pris les armes pour refuser de se faire passer des tasses de thé à fort prix et réaliser son rêve de boire du café Starbucks.

Le chanvre et les cannabinoïdes

Le chanvre, lui, n’était jamais loin pendant tous ces drames humains impliquant des alcaloïdes. En effet, bien avant la dépendance aux propriétés psychotropes du chanvre indien, les fibres du chanvre agricole étaient au centre de la puissance navale européenne entre le 17e et 18e siècle. On peut même dire que l’Europe a conquis le reste de la planète en partie grâce au chanvre. Pour cause, en plus des échelles et des haubans, dans chaque navire de taille moyenne qui prenait le large, il y avait entre 60 et 80 tonnes de cordages et de 6 à 8 tonnes de voiles faits de fibres de chanvre, raconte l’auteur Serge Allegret spécialiste du sujet. Aussi, bien avant le charbon et le pétrole, c’est le chanvre, omniprésent dans les caravelles et autres grands voiliers, qui faisait la force de la marine européenne. La plante perdra de son prestige lorsque les machines à vapeur arriveront. Puis, la démocratisation du chanvre indien aux propriétés psychotropes finira par jeter un voile de fumée opaque sur toute la famille des cannabacées. Une méfiance qui se perpétue encore dans bien des sociétés où cannabis rime avec tabou. Si le chanvre agricole a permis probablement à Jacques Cartier de voguer sur la mer jusqu’à Gaspé en 1534, le chanvre indien permettra bientôt à tous les Canadiens de planer librement dans les airs vers la destination de leur choix. Il faut rappeler ici que les Jacques Cartier et Jean Cabot étaient aussi des chasseurs d’alcaloïdes cachés dans les épices, surtout de la pipérine du poivre, dont l’élite européenne était dépendante pendant la renaissance.

Le cannabis et ses cannabinoïdes seront légaux au Canada dans quelques jours, mais la méfiance est de mise, car ces molécules qui font capoter l’humanité sont utilisées par les plantes pour empoisonner ou éloigner leurs ennemis, dont les insectes phytophages et autres bestioles qui les agressent. Autrement dit, avant de tuer lentement des humains, la nicotine est un alcaloïde qui s’attaquait à la vie de chenilles ennemies du tabac. La caféine aussi est un insecticide synthétisé par la plante pour repousser les bestioles qui l'attaquent. C’est une arme que le café partage avec d’autres plantes, dont le cacao, la guarana et le thé. Il faudrait se remémorer ce rôle primordial des alcaloïdes pour ne pas trop banaliser le pot. Les cannabinoïdes ont beau avoir des propriétés curatives, ce sont avant tout des molécules dont le but premier était de faire du mal. Voilà pourquoi un célèbre biologiste disait qu’un drogué n’était rien de moins qu’une victime collatérale de la guerre que les plantes livrent à leurs parasites.

Le cerveau des émotions est un labyrinthe où les circuits du plaisir, du manque et de la souffrance sont intimement liés. D’ailleurs, depuis la nuit des temps, l’humain sait que tous les esprits maléfiques du monde vivent dans les psychotropes. S’il y a donc une certitude qui ne fait pas l’ombre d’un doute, c’est que si ce n’est pas pour des raisons médicales, il n’y a absolument rien à gagner à fumer du cannabis. Toutes ces douloureuses pages d’histoire sur fond d’alcaloïdes m’amènent malheureusement à penser que l’objectif de la légalisation du cannabis et bien plus de remplir les poches de gens déjà privilégiés que de protéger nos enfants du crime organisé.

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