Chronique

La panne

Vendredi 1er novembre, c’est l’Halloween. Encore. Ainsi en ont décidé de nombreuses villes du Québec, dont la mienne, Montréal. La raison : y faisait pas beau hier. S’il faisait pas beau hier, il fait vraiment pas beau, aujourd’hui. Il vante à écorner les bœufs ou, pour les végétariens, il vante à faire voler le tofu. Les arbres s’agitent comme le blé dans les champs. La sœur volante dépasserait un TGV.

Il est 10 h. Je suis en train d’écrire ma chronique de demain. À la radio, on raconte que de nombreux secteurs de la métropole sont privés de courant, à cause des grands vents.

Hoon ! Chaque fois qu’on entend que certains de nos concitoyens n’ont pas d’électricité et que nous, on en a, on se sent big. Béni. On se dit : ah, les pauvres ! En ayant l’air faussement compatissant, on est surtout tellement content de ne pas en faire partie. On est fier de notre rue. Rah-rah-rah ! Moi, j’habite à la bonne place ! La-la-lère ! Mais on n’y est pour rien. Absolument rien. Pas grave, on se sent superhéros. On a du pouvoir ! Ma maison est chaude. Mon frigidaire est froid. Et ma télé fonctionne ! Quin toé !

Je reçois un texto d’un ami débranché : 

« As-tu de l’électricité ?

— OUI !

— Chanceux ! »

Je souris. On aime ça, être le chanceux de l’histoire. La vie est injuste. Il y a ceux qui peuvent faire fonctionner leur machine à café, et ceux qui ne le peuvent pas. C’est comme ça.

La saga de l’Halloween m’inspire, je suis rendu au troisième paragraphe de mon texte. Donald Trump, avec ses cheveux orange, c’est l’Halloween tous les… Mon écran devient noir. La page, devant moi, a disparu. Ça prend quelques fractions de seconde à mon cerveau pour qu’il comprenne. Sur le coup, je me sens agressé. J’étais en train d’écrire une phrase. Qui ose m’empêcher d’écrire ma phrase ? Je crois que mon ordinateur vient de planter. Puis, je vois qu’il fait plus sombre dans le bureau, que l’heure s’est envolée sur le poste de radio à mes côtés. C’est confirmé. Panne d’électricité.

Quand une panne d’électricité survient, ça ne fait pas de bruit. Au contraire, ça fait un silence. Un silence si intense qu’il résonne plus fort qu’un gros bang.

Tout est éteint dans la maison. Comme on est en plein jour, ça se vit bien. Je ne suis pas plongé dans le noir. Juste dans le gris.

Mes réflexes sont déjoués. Je vais regarder RDI pour savoir combien de temps ça va durer. Ben non, je ne peux pas regarder RDI. La télé ne fonctionne pas.

Dans l’ancien temps, pour ne pas être complètement isolé, lors d’une panne électrique, il n’y avait qu’une seule ressource : le vieux transistor à piles. On le retrouvait au fond d’un tiroir. Les piles avaient coulé. On prenait celles de la commande à distance pour le réanimer et on attendait qu’ils parlent de nous à CKAC.

Aujourd’hui, on est, pour le meilleur ou pour le pire, toujours relié à l’humanité, si notre téléphone est chargé. Le mien l’est. Je pèse sur l’application d’Hydro-Québec. Puis sur Info-pannes. Puis j’entre l’adresse de la maison. Toute la carte est orange foncé. En bas, c’est écrit Détails. Et voici le détail : panne majeure. C’est tout. On ne dit pas quand la lumière rejaillira. Merde !

Quand on est en panne, c’est tout ce qu’on veut savoir, quand ça va revenir. L’humain est un animal qui s’adapte. Mais pour s’adapter, on a besoin de savoir pour combien de temps. Je m’adapte pour une heure, six heures, une journée, un week-end ? Mes décisions ne seront pas les mêmes. La pire torture, c’est de ne pas savoir. D’être dans le noir.

Qu’est-ce que je fais avec ma chronique ? Non seulement j’ai perdu le début, mais il faut aussi que je la finisse. L’écrire sur mon téléphone ? Je vais épuiser mes pouces. Je m’installe devant mon ordinateur portable. Il lui reste 30 % d’énergie. C’est peu, mais c’est ma seule chance. Je regarde le pourcentage diminuer, au fur et à mesure de la rédaction. C’est une course contre le temps. Ou plutôt, en ce vendredi ébouriffé, c’est une course contre le vent. Il me reste 1 % de puissance quand je tape le point final. Fiou, c’est envoyé.

Mon téléphone, aussi, faiblit. Et le soleil baisse dans le ciel. Bientôt, je serai coupé du monde. Devrais-je immigrer chez des amis ? Beaucoup sont déconnectés, eux aussi. De toute façon, c’est bête, mais quand on manque d’électricité, on dirait qu’on veut rester sur les lieux.

Ce serait simple de sortir, mais on a le syndrome du capitaine de navire. On ne quitte pas un bateau en train de couler. On ne quitte pas un réfrigérateur en train de dégeler.

J’erre dans la maison. En constatant que tout, ici-bas, fonctionne à l’électricité. Je ne peux pas mettre de la musique. Je ne peux pas me faire une toast. Je ne peux pas jouer à NHL 20. Je m’installe près de la fenêtre avec le nouvel Astérix. C’est quand même pratique, un bon vieux livre en trois dimensions.

Il est passé 17 h. La grande noirceur est arrivée. J’allume ma lampe de poche. Et je me souviens, enfant, combien j’aimais les pannes d’électricité, parce qu’on avait le droit de se servir de la lampe de poche. De la flashlight, comme maman n’aimait pas qu’on dise.

Je m’amuse à faire circuler le cercle de lumière sur les murs. Mon chat est trop vieux, ça ne l’excite pas. Finalement, je m’aperçois que ma lampe de poche ne me sert à rien. Quand on ne fait qu’attendre, la pénombre nous va très bien.

Puis, sans prévenir, tout repart. Le retour de l’électricité, c’est bruyant. Le système d’alarme crie, la télé parle, l’ordinateur redémarre. Tout reprend vie. Je lâche un yeah ! Je suis content. Vraiment content. Il faut toujours perdre quelque chose pour ressentir le bonheur de le retrouver.

Tous les matins, on allume, et ça ne nous fait que dalle. Mais quand la lumière revient, après une panne, c’est comme si l’on venait de gagner au loto.

Merci à toutes les travailleuses et à tous les travailleurs qui nous ont rebranchés. Votre travail n’est jamais autant apprécié qu’après des heures sans électricité.

Ça sonne à la porte. Qui est-ce ? Ah oui, c’est encore l’Halloween, j’avais oublié.

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