Témoignage Germaine Côté

La fierté d'Alma Ouellette

Germaine Côté est née en septembre 1922. Dans ce texte qu’elle a rédigé en 1990, elle raconte un souvenir datant de 1940 impliquant sa mère de 56 ans, féministe avant son temps, enseignante et fière de ses origines canadiennes-françaises.

Mars 1940. J’avais 16 ans. Elle en avait 56. Depuis quelques semaines, on la sentait plus détendue, plus sereine. De sa personne d’apparence fière habituellement, il se dégageait une nouvelle fierté qu’on aurait dit comme un genre de redressement intérieur, qui nous semblait tout fluide, comme impalpable. Mon jeune frère René me demandait : Qu’est-ce qu’elle a maman ? On dirait qu’elle se parle toute seule. On dirait qu’elle parle à du monde d’ailleurs ? Il avait 11 ans. Ma jeune sœur Rollande, elle, 10 ans, continuait en disant : on dirait qu’elle sourit, comme quand papa était là, et chacun de nous y allions de nos réflexions, de nos observations sur son comportement qui nous interrogeait vraiment.

Un jour, oh la ! Au bureau de poste, un carton. Il indique un colis à son nom. C’était rare chez nous. C’était un événement dans notre modeste vie. Il ajoutait à notre intrigue, croyez-moi. Notre curiosité s’amplifiait.

Une belle grosse boîte carrée, avec dessus, le sceau du magasin Dupuis & Frères. Vous vous souvenez des commandes par catalogue ? Ce catalogue des Canadiens français ? Ce catalogue que nous trouvions terne, piteux par rapport à d’autres plus colorés, plus lustrés, plus volumineux… Ces catalogues anglais que l’on disait au Lac-Saint-Jean. Qu’à cela ne tienne, elle était là, la boîte. Maman ouvrait doucement, presque religieusement.

Nous, haletants, impatients, nous n’osions toucher à rien, pas même à un bout de ficelle qui l’entourait, nous attendions. Qu’est-ce que peut bien contenir, ce colis suspect à nos yeux ? Maman ouvrait. Tout à coup apparaît un ruban, oh ! Qu’elle était lente. Tiens quelques fleurs, une voilette, et v’lan, le chapeau de paille marine surgit ! Maman se le campe sur la tête avec cet air mystérieux et taquin qui nous intriguait tant, elle, si réservée de son ordinaire. Elle nous médusait littéralement.

Elle feuillette le catalogue en page 15. Oui, c’est bien ça, page 15 dans le coin de la page. C’est bien celui-là, 12,49 $. Sa commande était bien remplie. Elle replace le tout. Aucune explication. On n’osait poser aucune question. C’est comme s’il se passait quelque chose de grave, gravement doux. Notre imagination vagabondait de plus en plus.

Non, ça ne se peut pas. Ça fait si peu longtemps que papa… Non, non, ça ne se peut pas. Quand, oh !, le surlendemain, un autre colis… Surprise, l’étonnement total. Un manteau cette fois, bleu marine bien sûr. On a le respire coupé. Même scénario. Elle essaie le manteau, mon frère court lui chercher le chapeau à voile, elle était dans un autre monde. Nous, on se tenait de plus en plus par la main. Elle était ravissante dans sa nouvelle toilette.

Nous l’avons vu s’évertuer des heures, r’monter une épaule, couper le bord. Toujours sereine, toujours calme. Toujours mystérieuse pour notre interrogatoire d’enfants inquiets. Pourquoi donc cette toilette ?

Elle, habituellement si sobre. Elle semblait y mettre tant de soins. Mon frère Paul, lui, surveillait ses allées et venues. Elle n’allait pas loin pourtant, ma mère. Son sourire à l’épicier était commenté. Son regard au boulanger scruté, sa conversation avec monsieur le curé indiscrètement écoutée. Il fallait quand même finir par savoir. Tous les messieurs qui pouvaient vivre autour de maman étaient devenus des suspects à nos yeux, examinés à la loupe.

Quand, un matin, ah ! Ce matin-là !, je ne l’oublierai jamais. Elle avait fait sa toque avec encore plus de minutie, lui laissant un genre de flou qui donnait à son profil un quelque chose de gracieux, tout nouveau pour nous en tout cas. Elle endosse son manteau, coiffe le chapeau, chausse ses souliers noirs, gants noirs, foulard blanc. C’était l’élégance classique, sobre, modeste mais sur elle, ces atours-là, ces vêtements-là lui donnaient l’allure d’une reine à nos yeux. Qu’elle était belle ! Toute la fierté qui émanait de sa personne, comme venant de je ne sais quel ailleurs, toute cette fierté nous subjuguait tous les cinq.

Un dernier tour de piste au modeste miroir de la cuisine et petite pirouette… presque indécente à nos yeux et v’lan !. On la sentait prête ! Mais prête à quoi ? Vous dire quel sentiment nous tenaillait le plus de l’angoisse ou de l’admiration, de l’inquiétude ou de la curiosité, il nous était bien difficile de le déterminer. Quand tout à coup, calmement comme toujours, elle appelle :

« Léon es-tu prêt ? »

Léon, c’était mon aîné ; elle l’appelait affectueusement son petit poteau. Il se faisait beau lui aussi dans sa chambre un peu plus loin.

« Oui, j’arrive » qu’on entend.

On crevait de curiosité. Tout beau, tout fringant, Léon prend maman par le bras, se penche vers elle et souriant lui dit :

« On y va ? »

Mais où amenait-il donc maman ? Mais que se passe-t-il ? Il ouvre la porte. Elle se retourne majestueuse :

« Mes enfants, nous dit-elle, je m’en vais voter pour la première fois de ma vie ! »

Chère maman. C’était il y a 50 ans passés. C’était Alma Ouellette, ma mère, maman !

* Germaine Côté est décédée en 2012. Ce texte nous a été fourni par sa fille Hélène Massé, avec l’accord de ses sœurs, Céline et Brigitte.

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