Chronique

La décence de ne pas tout montrer

La justice doit être rendue en public. Mais ça ne veut pas dire qu’absolument tout ce qui est présenté en cour peut être diffusé sans restriction.

En fait, on a parfois l’obligation morale de ne pas montrer.

Il y avait de bons motifs d’interdire la diffusion des images du massacre de la mosquée de Québec et, sans surprise, le juge François Huot les a retenus. Mes collègues et mes patrons ne seront pas tous d’accord avec moi, mais dans ce cas, je trouvais que les médias défendaient de bons principes avec une mauvaise cause.

On est ici clairement dans un cas limite qui justifie une exception.

Le crime pour lequel Alexandre Bissonnette s’est avoué coupable n’est pas unique seulement par son ampleur. Il l’est par sa nature.

Qu’on le qualifie ou non légalement d’acte « terroriste », ce crime en a toutes les composantes. Une attaque meurtrière ciblée contre une minorité religieuse, pour semer la terreur. Il n’avait pas toutes les caractéristiques ou la préméditation idéologique d’autres attentats, de toute évidence. Mais le résultat net est le même : une tuerie de masse sans précédent au Canada contre une minorité religieuse, avec toutes les apparences d’une idéologie haineuse – même si éventuellement on découvre que c’était le fruit d’un délire.

Et pas n’importe laquelle : celle qui est la cible de toutes les méfiances, celle dont se réclament aussi les fanatiques de l’islam violent.

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C’est de l’aveuglement, de l’ignorance crasse ou de la pure hypocrisie que de prétendre traiter ce crime comme une « simple » affaire de meurtre multiple.

C’est ignorer sciemment l’effet des images dans le contexte social, politique et même géopolitique actuel. Sous-estimer l’impact de leur diffusion instantanée et mondiale.

Le risque d’effets pervers de la diffusion d’images de l’acte est réel. Ce n’est pas pure conjecture que d’affirmer qu’elles peuvent être utilisées pour glorifier le tueur et inspirer des « gens désespérés », comme l’a dit le juge. 

Bissonnette a lui-même cherché des vidéos de tueries, selon la preuve.

À l’inverse, elles peuvent servir d’instrument de propagande terroriste islamiste chez les affiliés ou sympathisants d’Al-Qaïda et autres Daech. Cela aussi est documenté.

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Oui, disent les médias, mais le principe sacré de la publicité des pièces à conviction dans un procès ? J’ai passé assez de temps dans les palais de justice à le faire valoir, j’en connais l’importance. Mais aucun principe n’est absolu. Le juge a toujours discrétion pour restreindre ce principe dans l’intérêt de la justice ou dans l’intérêt général. C’est ce qu’il a fait hier.

Car encore ici, on est dans un territoire tout à fait exceptionnel. Les vidéos des meurtres ne sont pas une pièce à conviction comme une autre, du seul fait de leur dépôt en preuve avec le rapport de balistique. Il s’agit d’un cas rarissime de preuve vidéo directe.

On risque de voir ça de plus en plus, mais jusqu’à maintenant, il est encore extrêmement rare que les meurtres soient filmés. Les pièces les plus terrifiantes déposées en preuve généralement sont les photos des scènes de crime. Des photos qui témoignent de l’horreur, mais qui sont prises après l’événement. On entre dans une catégorie de preuve différente quand on voit les victimes suppliant d’être épargnées se faire tirer dessus à bout portant.

Parce qu’il y a aussi le plus important, que j’ai oublié de mentionner : la décence. La simple et élémentaire décence de ne pas laisser penser aux enfants, aux épouses, aux amis de ces hommes abattus à bout portant, de ne pas leur laisser imaginer qu’un jour quelque part « un média » décidera que le public « doit » voir ça. 

Le juge a raison de parler de « revictimisation » de dizaines et de dizaines de personnes.

Au fait, c’est qui ça, « les médias » ? Ceux qui faisaient partie du consortium ? Les « médias traditionnels » ? Ceux qui reconnaissent le Conseil de presse ? Ceux qui ont un guide de déontologie ? Peut-être un nouveau média électronique qui a une vision différente de celle de Radio-Canada. Pourquoi eux n’y auraient pas accès ? En principe, même s’il y a de plus en plus d’exceptions, les médias n’ont pas de privilège et travaillent avec la documentation publique. Publique pour tous.

Je sais bien que La Presse comme Le Journal de Montréal ou Radio-Canada ne voulaient pas montrer les meurtres. Mais au départ, les médias voulaient être eux-mêmes les juges de ce qui serait diffusé. En principe, en effet, les juges n’ont pas à jouer aux éditeurs ou à se faire les arbitres du bon goût. L’argument du juge Huot selon lequel le public n’a « pas besoin » de voir ces images n’est pas valide. Ce n’est pas au juge de déterminer ça. Ce qu’il peut déterminer, par contre, c’est si l’intérêt de la justice commande une non-publication, et jusqu’à quel point.

Une forme de version « éditée » avait été proposée au juge, les médias concédant que les scènes de violence devaient être expurgées. Mais même une diffusion partielle des vidéos a été refusée par le juge.

Le juge est donc allé loin. Il aurait pu faire un compromis, permettre la diffusion d’images « neutres » montrant l’assassin. Mais dans le contexte extrême de cette affaire, sa conclusion me semble tout à fait justifiable.

Ce n’est pas une première. Les séances de torture, de viol et de meurtre d’adolescentes filmées par Paul Bernardo et Karla Homolka n’ont été vues que par le juge et le jury. La séance macabre du meurtre de Lin Jun par Luka Rocco Magnotta, filmée et diffusée, est interdite de diffusion – sa diffusion avant l’arrestation, en soi, est un acte criminel.

De même, les médias refusent volontairement de diffuser les images des « exécutions » de Daech, pour ne pas participer à la propagande.

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Bien sûr, les médias devaient pouvoir voir les vidéos, en témoigner, en faire le récit douloureux – et témoigner du courage exceptionnel d’Azzedine Soufiane, qui a tenté de désarmer le tueur, et qui est mort pour ça.

Mais envoyer sur l’internet une parcelle de ce crime tristement historique, qui traumatise encore des familles, une communauté, une ville et qui a marqué tout un pays, ça, il ne fallait pas.

La simple décence, un humanisme élémentaire nous le disent mieux que tous les arguments juridiques.

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