Dominique de Villepin

« Je lui dois tout »

Dominique de Villepin a été le dernier premier ministre de Jacques Chirac, de 2005 à 2007. Paris Match l’a rencontré. 

Paris Match : Avez-vous une anecdote en particulier qui traduise la personnalité profonde de Jacques Chirac ?

Dominique de Villepin : Je me souviens de ces moments où, en fin de journée, il franchissait la porte de mon bureau et où nous faisions le point. Les dossiers difficiles étaient nombreux, mais il avait toujours cette capacité à remettre chaque chose à sa place et à se situer dans le temps long. Face à la crise, il gardait humanité et sang-froid. Au moment des attentats de 1995, à la station Saint-Michel, quand je lui propose un projet de déclaration, il me répond d’emblée : « Dominique, les Français sont dans l’épreuve, je veux me rendre sur place. Préparez ma voiture. Vous allez m’accompagner. » Il possédait le sens de l’action, le sens des principes et l’amour des Français. J’ai eu le privilège de travailler avec un président de la République qui m’a souvent étonné par l’humanité de ses réactions. Il avait le sens du devoir et du tragique de l’Histoire. Je n’aurais jamais fait de politique si cela n’avait été par lui et avec lui. Je lui dois tout.

On retient beaucoup de Jacques Chirac le fait d’avoir dit non aux Américains sur l’Irak. Vous étiez à ses côtés. Racontez-nous.

À chaque étape, Jacques Chirac a voulu utiliser les moyens à sa disposition pour donner toutes ses chances à un règlement pacifique. La question irakienne a vraiment commencé par une partie diplomatique ouverte par l’Assemblée générale des Nations unies. À la surprise de beaucoup d’observateurs, en 2002, George Bush marque son acceptation de s’engager dans la voie multilatérale des inspections des Nations unies, garanties par l’Agence internationale de l’énergie atomique. 

À partir de là, un défi est posé à la diplomatie française : montrer que la communauté internationale, à travers le Conseil de sécurité, est capable, dans la plus grande unité possible, de mettre en place des mécanismes susceptibles de lutter efficacement contre le risque de prolifération. Cela concernait l’Irak, avec des Américains convaincus de l’existence d’armes de destruction massive, mais aussi la Corée du Nord, la Libye et d’autres pays susceptibles de vouloir acquérir l’arme nucléaire. D’où la résolution 1441. 

Les Américains doutaient de notre volonté de recourir à la force. Jacques Chirac refusait de mettre en place des mécanismes pouvant conduire de façon automatique à son usage. Et nous avons réussi, avec Colin Powell, à nous mettre d’accord. Jacques Chirac était mobilisé sur le front diplomatique. Il a même appelé Bachar El-Assad [la Syrie, à l’époque, était membre non permanent du Conseil de sécurité], et la résolution a été votée à l’unanimité. 

Or, début 2003, Jacques Chirac et moi-même constatons que le président Bush prépare le terrain à une intervention militaire. La France ayant la présidence du Conseil de sécurité, nous décidons d’organiser, le 20 janvier, une réunion au niveau ministériel consacrée au terrorisme, pour recentrer le débat sur le véritable enjeu, quinze mois après l’attaque du 11-Septembre. Jacques Chirac fut d’ailleurs le premier dirigeant à se rendre à New York pour affirmer sa solidarité. Pour nous, la communauté internationale ne devait pas se tromper d’objectif. 

L’obsession américaine sur l’Irak nous apparaissait comme un objectif en grande partie idéologique. La presse américaine pensait que nous nous coucherions au dernier moment. En marge de la réunion du 20 janvier, j’ai eu l’occasion de rappeler la position définie par Jacques Chirac, que la France prendrait toutes ses responsabilités, sous-entendu qu’elle n’hésiterait pas à mettre son veto. Le président Chirac ne pouvait pas accepter qu’on usurpe la légitimité des Nations unies. 

À partir de là, les choses s’accélèrent. Les tensions se font plus fortes, en particulier lors de la réunion du Conseil de sécurité, le 5 février, où Colin Powell présente le « dossier des preuves » dites « accablantes ». Tout de suite, elles apparaissent comme largement dépourvues de fondement. Néanmoins, la mécanique de la mobilisation se poursuit et s’amplifie, ce qui nous conduit à la fameuse réunion du 14 février, que nous préparons avec Jacques Chirac en sachant que c’est sans doute le dernier rendez-vous avant la guerre.

À quel moment Jacques Chirac a-t-il pris conscience que les Américains voulaient la guerre ?

Début janvier. Il m’a dit : « La France ne peut pas accepter qu’on s’engage dans la guerre les yeux fermés, sans rien dire, quand on sait les conséquences internationales d’un conflit. Une intervention américaine ne manquera pas d’avoir des effets déstabilisateurs extrêmement profonds et dans la longue durée. » Et c’est exactement ce qui s’est passé. On a vu tout à coup le terrorisme se développer sur les champs de bataille ouverts par les États-Unis, pour affirmer une idéologie de mobilisation contre la présence de forces étrangères et de résistance face à la mondialisation. On l’avait vu se renforcer en Afghanistan, on l’a vu se développer en Irak et dans tous les pays voisins. J’étais aux côtés d’un président qui avait fait la guerre, qui connaissait la guerre. Il l’avait vécue en Algérie. Il connaissait ses drames, ce que cela entraînait d’injustices, de doutes au cœur des cultures et des civilisations, comment cela gangrenait des sociétés. 

Jacques Chirac était aussi un homme profondément enraciné dans l’histoire et la géographie. Il savait que nous avions payé un prix fort à des aventures militaires extérieures. Il savait ce qui s’était passé au Vietnam, l’engagement du général de Gaulle, le discours de Phnom Penh. Nous gardions aussi en tête la défaite des troupes napoléoniennes en Espagne face à une armée de moines et de va-nu-pieds, et celle de Napoléon en Russie, voulant poursuivre son rêve au-delà de ses bases en plein hiver. 

On a dit beaucoup : « Oui, mais tout ça n’a servi à rien. Les Américains sont quand même partis en guerre. » Les Français ont payé le prix fort dans cette affaire. Nous avons été traînés dans la boue : les bouteilles de vin déversées dans les caniveaux à New York, nos épouvantails, à Jacques Chirac et moi-même, brûlés dans certaines villes des États-Unis, les « french fries » rebaptisés en « freedom fries »… Il y a eu aussi les représailles décidées par les Américains qui concernaient la fourniture d’armement ou de pièces détachées, et les sanctions sur le plan économique. Je me rappelle avoir été apostrophé au Quai d’Orsay par un Medef furieux, qui nous accusait de menacer les intérêts économiques français ! Certains responsables politiques ou diplomatiques nous disaient : « Laissez faire les États-Unis. Contentez-vous de dire que vous ne participerez pas à cette aventure militaire. » Ce qui nous aurait conduits à perdre toute crédibilité, non seulement vis-à-vis du monde arabe mais également vis-à-vis des pays émergents, pour qui un tel interventionnisme militaire n’était pas acceptable sans de réelles justifications. 

Le rôle de la diplomatie française était de préserver un équilibre de la société internationale, de bâtir des ponts et d’exercer son activité de médiation. Si elle n’était pas capable, à ce moment de l’histoire, d’affirmer son indépendance et d’en payer le prix, la France manquait à sa mission. Nous avons mené cette bataille face à l’administration Bush sans jamais nous livrer à des attaques contre l’Amérique. Jacques Chirac est resté un ami des États-Unis, qu’il aimait profondément. C’était un combat au nom des principes. 

Nous étions face à un engrenage, avec, derrière, George Bush et les fantasmes des néoconservateurs qui voulaient entrer à Bagdad, faire tomber le régime, imposer la démocratie et, à partir de là, en quelque sorte « réenchanter » le Moyen-Orient pour terminer à Jérusalem par une paix, comme par miracle, entre les Israéliens et les Palestiniens. Cette philosophie était totalement en dehors des réalités du Moyen-Orient.

L’histoire a donné raison à Jacques Chirac. Êtes-vous fier de lui ?

Non seulement je suis fier de lui, mais j’ai mesuré chaque minute la chance qui était la mienne et la confiance qu’il me faisait en me laissant les rênes de la diplomatie française. J’avais conscience de participer à un moment d’histoire. La France n’était pas guidée par de quelconques intérêts économiques, matériels ou de politique intérieure. Participer à un combat juste, oui, c’est une immense chance dans la vie d’un diplomate et d’un homme politique.

En 2016, vous m’aviez dit, au sujet des successeurs de Jacques Chirac : « Je regrette que la France, aujourd’hui, ne soit pas porteuse de l’histoire qui est la sienne et de son expérience. » Vous trouvez qu’ils n’ont pas été à la hauteur des positions de Jacques Chirac ?

Il y a eu un défaut général d’analyse des relations entre la démocratie et les interventions militaires. Si j’ai un regret à formuler, c’est que nous n’avons pas toujours su tirer les leçons d’une histoire qui s’est mise en marche à partir de l’Afghanistan, puis de l’Irak, et qui a débouché sur d’autres risques de déstabilisation. Je pense à la crise libyenne et à celle qui se répand au Sahel.

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