nos chroniqueurs sur la route

Terre-Neuve la neuve

À l’occasion des élections générales, la chroniqueuse Marie-Claude Lortie est allée passer quelques jours à Terre-Neuve-et-Labrador, une province qui ne compte que sept sièges à la Chambre des communes, mais qui a su démontrer, dans le passé, qu’elle occupait une place incontournable dans la Confédération. Aujourd’hui, elle nous parle d’un projet d’économie communautaire à Fogo, île au large de la côte, à une centaine de kilomètres de Gander et à des années-lumière du cirque électoral. 

FOGO, Terre-Neuve-et-Labrador — Les images du spectaculaire hôtel de l’île Fogo, au large de Terre-Neuve, ont fait le tour du monde et bien des envieux. On rêve tous de s’y poser pour oublier le stress, écouter les vagues qui se brisent sur les rochers, se faire dorloter et admirer l’esthétique minimaliste hors pair de ce bâtiment déposé au bord de l’Atlantique Nord sur ses délicats pilotis, telle une cabane de pêcheur imaginaire.

Mais le Fogo Island Inn n’est pas nécessairement pour vous et moi.

En fait, comme Magritte, on pourrait dire de lui : « Ceci n’est pas un hôtel. »

Ceci est plutôt un projet de société.

Le Fogo Island Inn est une entreprise, mais au cœur d’un projet communautaire inédit. On y propose un tourisme écologique et culturel à un prix très élevé, pour une clientèle richissime et internationale.

Le tout, pour amener de l’argent de New York, Toronto ou Londres, voire de São Paulo, Tokyo ou Paris, pour faire travailler des Terre-Neuviens dans une petite île qui se bat tous les jours pour survivre et se développer depuis le moratoire sur la pêche à la morue.

Fogo, ce n’est pas un hôtel de luxe. C’est un pari de développement régional totalement hors norme, à l’image de toute cette province sur son propre fuseau horaire.

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Depuis 1992, à toutes les campagnes électorales fédérales, quand on pose un regard sur Terre-Neuve, on finit par parler grosso modo des mêmes sujets : d’abord les conséquences tragiques du moratoire sur la pêche à la morue, puis le salut par les ressources naturelles, surtout le pétrole.

« Mais c’est précaire, le pétrole et le gaz naturel », m’explique Alan Cobb devant une chaudrée de homard pour le petit-déjeuner. M. Cobb est le président du conseil d’administration de la charité, Shorefast, qui chapeaute le Fogo Island Inn.

« Terre-Neuve n’est pas fondée sur ça. C’est bon à avoir, mais nous, ce qu’on sait faire, c’est pêcher. C’est ce qui est dans notre ADN, et c’est renouvelable. Le pétrole, c’est de l’argent, mais c’est juste de l’argent. Contrairement à la pêche, ce n’est pas un mode de vie, ce n’est pas notre culture. »

— Alan Cobb

Et puis, poursuit M. Cobb, « en 1992, on a perdu 30 000 emplois en une journée. Que se passera-t-il quand on conduira tous des voitures électriques ? »

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Alan Cobb est le grand frère de la femme d’affaires Zita Cobb, le cerveau et le portefeuille derrière toute cette expérience.

Zita Cobb est née dans le village de Joe Batt’s Arm, là où est construit l’hôtel, au sein d’une famille de sept enfants, dans une maison où il n’y avait ni eau courante ni électricité. Elle a quitté l’île en 1975 pour aller à Ottawa, où elle a étudié en commerce pour plus tard faire fortune dans le monde de la fibre optique.

C’est elle qui a eu l’idée de redonner à l’île, sous la forme non pas d’une bourse ou d’une aide financière directe, mais bien d’un projet structurant qui allait faire travailler les insulaires.

L’hôtel emploie directement 200 personnes dans cette île dont la population est de 2500 personnes réunies dans 800 familles. « Nous touchons 300 familles », dit Alan Cobb, si on ajoute les contrats indirects, puisque depuis que l’hôtel a été construit, en 2013, tout est acheté localement, en commençant par les ingrédients pour la cuisine. La construction de meubles pour l’hôtel, dans l’île, a aussi donné naissance à une entreprise.

Des anciens des cuisines ont fondé des cafés. Les gîtes et la location de maisons ont commencé à rouler. La fondation fait aussi du microcrédit et l’hôtel, avec son restaurant haut de gamme, a aussi permis la naissance d’une entreprise de pêcheries, puisqu’on peut encore pêcher à Terre-Neuve : du crabe, du homard, du flétan et même un peu de morue. 

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Dire que les gens de Fogo Island ne s’intéressent pas beaucoup aux élections fédérales, c’est peu dire. 

« On n’en parle pratiquement pas », me dit M. Cobb, affirmation qui me sera par la suite confirmée par plusieurs insulaires. « Il n’y a pas de sentiment d’urgence, d’un problème à régler. » « Mais nous ne sommes plus anti-Canadiens », ajoute-t-il. « Quand ma sœur est partie à Ottawa, elle s’en allait “au Canada”. »

Sur la route, entre Gander et Farewell, où on prend le bateau pour l’île, j’ai aperçu quelques affiches de Scott Simms, député libéral de Coast of Bays–Central–Notre Dame qui se représente. S’il y avait des affiches conservatrices ou néo-démocrates, ou des affiches dans l’île, je ne les ai pas vues. 

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Pourquoi est-ce que Fogo a eu droit à ce projet spectaculaire ?

Coup de chance total ?

Pas vraiment, répond Alan Cobb.

Fogo a une histoire d’autosuffisance.

Il faut dire que même encore dans les années 60, Terre-Neuve – qui a adhéré à la Confédération en 1949 à la suite d’un référendum déchirant – vivait un peu en marge du monde. Les populations étaient parsemées sur la côte et tout le monde vivait de la pêche. Les pêcheurs donnaient leur morue séchée à des négociants qui les payaient avec des crédits au marché général. Tout le monde faisait pousser ses légumes. Des gens pouvaient passer de grands pans de leur vie sans voir de billets de banque. Sans connaître, non plus, la réelle valeur de leurs prises.

Quand le gouvernement terre-neuvien a voulu restructurer tout cela dans les années 60 et 70 – avec en fond de paysage une diminution des prises côtières et un retrait graduel des pêches vers le large – en rassemblant les populations dans moins de villages, les pêcheurs de Fogo se sont ligués pour former une coopérative et veiller à leurs propres besoins, dans l’île.

Cette expérience unique a été documentée par l’ONF dans le cadre des « dialogues de Fogo », et l’île a ainsi été marquée par cette reconnaissance de son unicité et renforcée dans sa croyance en faveur de l’autodétermination. 

Est-ce un modèle pour le reste de Terre-Neuve-et-Labrador, pour le développement régional un peu partout au Canada ?

« Le modèle que l’on propose, c’est surtout une réflexion, répond Alan Cobb. Quelle est l’épine dorsale de votre communauté, de votre économie, de votre culture locale ? Et comment, à partir de là, peut-on créer non pas un chantier d’économie sociale, mais bien un chantier d’économie de communauté ? »

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