Environnement

Pleins gaz pour la planète

Invités par les fondateurs de Google, 250 privilégiés se sont rendus en jet privé dans un palace de Sicile pour défendre la planète.

C’est quand même une drôle d’histoire.

Les personnages principaux sont des chanteurs, des acteurs, des princes, des patrons d’entreprise (si possible du web), des chefs étoilés, des stylistes réputés, des producteurs, des multimillionnaires, des membres du jet-set, des personnages influents de la presse et du monde économique. Environ deux cent cinquante, riches et célèbres.

L’arène ? La côte ouest de la Sicile et le parc archéologique de Sélinonte, son acropole, son temple grec dédié à Héra, la déesse du mariage et de la fécondité.

L’unité de temps ? Trois à cinq jours sous une chaleur torride.

Le mode de déplacement ? Plus d’une centaine de jets privés, des yachts, des hélicoptères, des voitures de luxe et… des minibus.

La raison ? Discuter des « affaires du monde » et, notamment, du réchauffement planétaire.

Les narrateurs ? Larry Page et Sergey Brin, fondateurs du moteur de recherche Google, qui se sont acquittés de 20 millions de dollars, prix, selon le New York Post, de cette petite escapade.

Voilà sept ans que le « Google Camp » – « The Camp », pour les intimes – existe, quatre qu’il prend ses quartiers en Sicile. Avec autant de VIP réunis pour sauver la planète, on imagine un événement ouvert et les bonnes idées partagées. Pourtant, à chaque édition, tout est cadenassé, comme si ce qui s’y passait relevait du secret d’État.

Ceux qui ont été en contact avec les invités, même de loin, ont dû signer un contrat de confidentialité. Un comble pour une entreprise comme Google, qui vend les données privées de ses utilisateurs !

On sait toutefois qu’étaient présents Naomi Campbell, Leonardo DiCaprio, Bradley Cooper, Harry Styles, chanteur de One Direction, John Elkann, héritier de Fiat, et la présentatrice américaine Gayle King. Le Rising Sun du fondateur de Dreamworks, David Geffen, a déposé la chanteuse Katy Perry et son compagnon, l’acteur Orlando Bloom ; mais l’Eos, magnifique voilier de Barry Diller, patron d’Expedia et de TripAdvisor, et époux de la styliste Diane von Furstenberg, s’est arrêté.

Pour les autres, mystère. Plusieurs témoins assurent avoir vu Johnny Depp, Tom Cruise, Bill Gates, fondateur de Microsoft, Mark Zuckerberg, celui de Facebook, Stella McCartney, Christine Lagarde, le photographe JR, le cuisinier italien Massimo Bottura, Nick Jonas, du groupe Jonas Brothers et sa nouvelle épouse, l’actrice Priyanka Chopra, le prince William accompagné de sa femme, Kate. Un Sicilien assure même qu’il y avait le petit George et il montre à l’appui une photo (floue) d’un enfant à l’avant d’un minibus. La royauté a démenti.

Pourquoi tant de secrets ? Peut-être pour masquer l’opulence de ces happy few dans un monde où les inégalités se creusent chaque jour davantage.

Peut-être encore parce que parler du dérèglement climatique alors que, selon l’un des attachés de presse de l’aéroport de Palerme, « entre le 26 juillet et le 4 août, 114 jets y ont atterri », cela pourrait scandaliser : le New York Post a calculé que 114 vols vers Palerme rejettent environ 100 000 kilos de CO2 dans les airs.

Peut-être parce que ces célébrités ne seraient pas les plus qualifiées pour soigner la Terre… « Si la meilleure personne que Google ait trouvée pour sauver le monde est Harry Styles, alors nous sommes tous foutus », a écrit Stuart Heritage, célèbre commentateur britannique.

causerie sur le climat

La plupart des invités étaient logés au Verdura Resort, un hôtel cinq étoiles créé par sir Rocco Forte : 230 hectares d’oliviers et de citronniers (plus vaste que Monaco !), 203 chambres avec vue sur la mer, 2 kilomètres de côte, une plage privée, une piscine à débordement de 60 mètres, quatre de thalassothérapie, six courts de tennis, deux parcours de golf de 18 trous et un de 9 trous…

La moindre chambre coûte, en promotion, près de 700 euros. Certaines possèdent leur terrasse privée surplombant la Méditerranée, comme la « grande suite » de 72 m2 proposée à 1800 euros. Les invités des fondateurs de Google sont encouragés à venir en famille. 

Selon un participant qui veut rester anonyme (même les célébrités étaient contraintes à la confidentialité), tout ce beau monde a consacré ses matinées entre 9 h et 13 h à des ateliers « sur des thèmes d’actualités divers, mais classiques, avec quelques grands témoins ». Ainsi, le prince Harry aurait donné une causerie sur le climat, les pieds nus dans le sable. Quant aux après-midi, ils étaient « libres ».

Pour leur première soirée, les invités ont dîné devant le temple d’Héra, le seul debout du parc archéologique de Sélinonte, le plus grand site d’Europe : 270 hectares. Il y a deux ans, pour un mariage, la privatisation du lieu avait coûté 10 000 euros. Moins que ce dont s’est acquitté Google : pour sa fête, le géant d’internet a fait fermer le parc dès 14 h. « Nous avons dû quitter les lieux avant », assure Eleonor, qui tient une des échoppes de souvenirs. Sans compensation.

Surtout, à la location, il faut ajouter le reste : « C’était une soirée magnifique, parfaite. Il y a eu un spectacle de lumières, des musiciens italiens et un concert privé de Chris Martin, le chanteur de Coldplay », assure un employé du parc. Lui aussi a signé un accord de confidentialité. Il s’est occupé du personnel – 30 cuisiniers en plus de la chef, 130 serveurs (plus d’un pour deux invités !), des électriciens, des machinistes et une sécurité digne d’un sommet de chefs d’État.

Les premiers invités sont arrivés dès 18 h. Le Ristoro, à l’entrée du parc, était ouvert pour nourrir les 80 chauffeurs. Claudia, qui avait interdiction d’en sortir, a bien tenté de leur demander pour qui ils travaillaient, « mais ils n’avaient pas le droit de le dire ». Le concert de Chris Martin s’est terminé à 23 h 30. À minuit, tout était fini et les invités étaient en train de filer.

La côte pauvre de la Sicile

Un seul local a eu le privilège de voir le défilé des célébrités : Filippo Guarino, vendeur ambulant de « granita » au citron, une glace pilée typique. C’est son second Google Camp. Malgré l’accord de confidentialité signé, il montre, fier, un selfie avec Orlando Bloom et raconte qu’il a discuté avec Chris Martin, « un garçon exceptionnel » qui lui a offert deux petites broches et a été « enchanté par le lieu ».

C’est bien l’autre problème. Le parc de Sélinonte est inconnu. Quand on tape sur Google « temples grecs en Sicile », a remarqué Filippo, on trouve surtout ceux d’Agrigente et de Syracuse. Tout sauf celui qui abrite le Google Camp ! Ute, qui gère une boutique d’artisanat et tient l’office du tourisme, l’assure : « Cet événement ne nous fait pas de pub puisqu’ils ne veulent même pas qu’on sache qu’ils sont là. »

La journaliste Francesca Capizzi ajoute : « Il faudrait rehausser les colonnes du temple G, ça coûterait de 60 000 à 70 000 euros pour chacune. Les gens, ici, se demandent où va l’argent de Google. » Cette côte est probablement la moins touristique et la plus pauvre de la Sicile. La terre est calcinée, de somptueux palais sont à l’abandon et l’aéroport de Trapani, au nord du parc, est parfois carrément fermé. Notre petite troupe n’a probablement rien vu de tout ça. Vivre à la sicilienne, soulignait le philosophe Platon, c’est « expérimenter une vie béate, regorgeant de cantines et de banquets ». On pourrait ajouter « et de jets privés ». Une histoire finalement pas si drôle, alors que la planète brûle.

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