Opinion Venezuela

Vivre sous la dictature

Lorsqu’elle est partie en mai 2017, Clara* savait que son pays était malade.

Elle avait participé à des manifestations en avril de la même année où elle avait vu des compagnons s’effondrer sous les balles des forces de l’ordre. Elle avait elle-même craint pour sa vie lorsqu’elle s’était rendue à l’ambassade des États-Unis afin d’obtenir un visa d’études et qu’elle s’était retrouvée prise entre les tirs des manifestants et de la police sur les routes de la capitale. Sa voiture en porte toujours les cicatrices : l’une des portières a un trou là où l’une des balles l’a atteinte. Mais Clara ne pensait pas revenir, après un an d’études aux États-Unis, à un pays détruit, où la famine guette les plus démunis. Clara est vénézuélienne et elle est défenseure des droits de la personne. Elle est aussi mon amie.

En juin 2018, l’Agence des Nations unies pour les réfugiés publiait son rapport mondial des Tendances annuelles où elle révélait que les Vénézuéliens étaient devenus, en 2017, le 4e groupe de demandeurs d’asile au monde, derrière les Afghans, les Syriens et les Irakiens. Alors qu’en 2015, 10 000 Vénézuéliens avaient fui leur pays à titre de réfugiés, ils étaient plus de 30 000 à fuir en 2016 et plus de 100 000 en 2017. Et pour 2018, ces chiffres ne pourront qu’augmenter.

Mais au-delà des chiffres, c’est la situation dans le pays qui fait craindre le pire à ses citoyens, où depuis plus d’un an, l’opposition est muselée, arrêtée et même tuée.

Lorsque Clara est partie en mai 2017, l’opposition était forte, organisée. Lorsque la Cour suprême a publié deux jugements ayant pour effet de détruire l’État de droit au Venezuela en mars 2017, d’énormes manifestations nationales ont été organisées afin de dénoncer la situation. Dès lors, la réaction de la Garde nationale a annoncé le pire : des douzaines de manifestants ont été tués et plusieurs autres arrêtés. Clara se souvient particulièrement d’un collègue de l’Universidad Metropolitana, Juan Pernalete, qui a été abattu à bout portant alors qu’il manifestait aux côtés de milliers d’autres citoyens.

Avant de prendre son vol pour les États-Unis en mai 2017, Clara a pris soin d’effacer toutes les photos de son cellulaire qui aurait pu prouver une quelconque participation aux manifestations nationales du printemps. Déjà, elle savait que la Garde nationale pourrait le lui confisquer à l’aéroport et que de telles photos seraient suffisantes pour qu’on l’arrête et l’interroge.

Lorsqu’elle est revenue à Caracas en décembre 2017 pendant les vacances de Noël, Clara était sous le choc. Les manifestants étaient partis. Les rues étaient désertes. Le régime avait réussi à museler ses citoyens en installant un climat de peur.

Déjà, plusieurs de ses amis ont quitté le pays. Parallèlement à ce climat de terreur, la situation économique allait de mal en pis. Alors qu’un dollar américain valait 5383 bolivars en mai 2017, en décembre de la même année, il en valait 103 000, ce qui correspond à une inflation de 1900 %. Les produits de base n’étaient plus abordables et Clara avait pris soin de remplir sa valise de déodorants, médicaments, brosses à dents et autres produits de la vie quotidienne aux États-Unis afin d’aider sa famille.

Clara est revenue au Venezuela le mois dernier. La situation économique est encore pire qu’en décembre. Maintenant, le salaire minimum équivaut à 1,48 $ US par mois. Comme elle me l’explique, un simple tube de crème antibiotique se vend 5 $US, ce qui représente trois mois et demi de salaire. Un litre de lait se vend 0,75 $US et un kilo de viande, 2 $US. Alors que les commerçants délaissent les bolivars au profit des dollars américains, une seule conclusion peut être tirée : les Vénézuéliens sont en train de mourir de faim. Seuls ceux qui ont la chance d’avoir accès à des dollars américains peuvent survivre, généralement ceux qui ont de la famille à l’extérieur ou ceux qui sont employés par des sociétés étrangères. Cette situation a pour effet d’augmenter les violences dans la capitale, où le désespoir pousse les citoyens aux pires crimes pour un morceau de pain. Clara en est bien consciente, alors que son voisin a récemment été tué par des jeunes qui tentaient de lui dérober de la nourriture.

Si Clara avait l’intention de rester au Venezuela pour de bon afin de défendre les droits de ses concitoyens, elle a dû se rendre à l’évidence : elle ne peut pas rester dans un pays où sa vie est en danger.

En effet, si la vie est devenue dangereuse pour tous les citoyens vénézuéliens, Clara, étant donné sa profession, est une cible encore plus claire pour le gouvernement. D’ailleurs, une de ses amies d'université, également défenseure des droits de la personne, vient de passer plus de quatre mois derrière les barreaux. Arrêtée pour un simple interrogatoire, elle a ensuite été accusée de s’associer à des milieux criminels, puis jetée en prison, où elle n’a jamais subi de procès.

Malgré l’amour qu’elle a pour son pays, Clara quittera le Venezuela pour la Colombie à la fin de l’été. D’ici là, toutefois, un grand évènement l’attend : son mariage. Afin de garder un profil bas jusqu’à son départ, elle y consacre toutes ses énergies. Elle a la chance d’avoir les moyens de préparer une telle fête, ses parents et les parents de son fiancé travaillant pour des entreprises qui les paient en dollars américains. Si un mariage demande toujours de la préparation, le sien présente toutefois des défis supplémentaires puisqu’il est difficile de mettre la main sur ce dont elle a besoin, telles les robes des demoiselles d’honneur ou les décorations pour la salle de danse. Mais au-delà des contraintes matérielles, le plus difficile pour Clara sera d’accepter que sa sœur et ses meilleures amies ne pourront y assister. En effet, toutes sont déjà parties, éparpillées aux quatre coins de la planète. Et revenir au pays représenterait pour plusieurs d’entre elles un risque démesuré.

Le 25 août 2018, Clara se mariera pour quitter aussitôt le Venezuela. Elle ne sait pas quand elle aura l’occasion de revenir, ni de revoir ses parents, qui y resteront. Toutefois, elle redoute le pire : Nicolás Maduro a été réélu président en mai 2018 lors d’élections qualifiées de frauduleuses par Ottawa, les diplomates étrangers (dont les Canadiens) ont été expulsés du pays, et la pression internationale ne semble pas affecter le gouvernement en place. D’ici là, Clara prie pour qu’une transition ait lieu, mais elle sait que ses prières mettront probablement beaucoup de temps à se faire entendre.

* Le prénom a été changé afin de ne pas lui faire courir de risques inutiles.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.