Covid-19 Face à la crise

Tant les entrepreneurs que les travailleurs sont emportés dans le tourbillon de la crise. Témoignages.

Face à la crise

Les leçons de Churchill et de la Bhagavad-Gita

La présidente du laboratoire Bioastra Technologies ne compte pas se laisser abattre par la situation

Au moment même où la présidente de Bioastra Technologies discutait de résilience, François Legault demandait une pause de trois semaines pour les entreprises non essentielles.

Une journée de bouleversements. Encore une. « Ça fait des jours que je dors peu, ou mal », a reconnu Sumitra Rajagopalan, présidente et fondatrice de Bioastra Technologies.

Fondé en 2008, le petit laboratoire de Montréal, qui emploie une vingtaine de chercheurs et ingénieurs, met au point des polymères et des matériaux composites intelligents, notamment pour le secteur médical.

Le premier contact avait été établi lundi en matinée, alors que Sumitra Rajagopalan était encore à la maison, « un téléphone dans une main et du sucre dans l’autre ». Elle tentait alors de faire une expérience scolaire avec son garçon de 11 ans – qu’elle le veuille ou non, elle est vouée aux laboratoires !

La conversation a repris à 13 h. Le thème : la résilience et l’art de transformer l’adversité en occasions.

« Mais là, je pense que l’optimisme est un peu mis à l’épreuve », admet-elle.

Quand on travaille au coude à coude dans un laboratoire, il est difficile de respecter la règle d’une distance interpersonnelle de deux mètres, relève-t-elle.

« Pour gérer un laboratoire dans ces conditions-là, ça va prendre une grande créativité. »

— Sumitra Rajagopalan

Elle limite dorénavant à six le nombre de chercheurs dans le laboratoire. Les autres travaillent à partir de leur domicile. D’où la leçon.

« On a compris que le développement technologique, ce n’est pas uniquement le travail au lab. Ça nous a pris une crise pour le découvrir. L’analyse des données, la conception, les cahiers de charges peuvent se faire hors contexte. Peut-être qu’on va sortir de ça beaucoup plus efficaces. »

On le voit, l’optimisme ne tarde pas à rejaillir. En la matière, elle prend exemple sur Winston Churchill, qui s’y entendait quelque peu en matière de crise. « Au pire moment de l’Angleterre, il a mis l’emphase sur la communication. »

C’est-à-dire donner l’heure juste et projeter l’espoir au-delà des obstacles immédiats.

« Mon approche, c’est de voir à long terme. On va tous sortir de cette crise. En septembre, il y aura un monde d’après la COVID-19, différent d’avant. Positionnons-nous pour l’après, sortons de cette crise grandis, et d’ici là, trouvons les meilleurs moyens de survie. »

Puiser dans sa culture

Née en Inde, Sumitra Rajagopalan a aussi puisé dans les écritures traditionnelles de la Bhagavad-Gita. « Je les lis souvent, ces temps-ci, et ma mère est très contente que je revienne à mes racines ! »

Selon la voie du Kharma Yoga, il faut se « défier des fruits de nos actes », fruits sur lesquels nous n’avons aucune prise.

« Tout ce qu’on peut faire, c’est miser sur nos actions, sur le processus. On doit se détacher du résultat. On se concentre sur la partie sur laquelle on a le contrôle. »

— Sumitra Rajagopalan

« Je dois juste garder le cap », résume-t-elle.

Elle avait déjà pris une leçon de résilience en 1993, quand elle a séjourné à Saint-Pétersbourg pour étudier la chimie et les sciences des matériaux – deux ans plus tôt, la ville s’appelait encore Leningrad. « Chaque résidant est un survivant, ou un descendant de survivant. » Beaucoup ont traversé le siège de 900 jours durant la Seconde Guerre mondiale et ont subi la poigne de fer de Staline. Au plus fort de la famine, ils n’ont jamais délaissé leurs institutions culturelles, souligne-t-elle.

Encore un test

L’entretien téléphonique était à peine terminé que la réalité testait à nouveau sa philosophie. « Nous sommes dans l’obligation de fermer les labos pour trois semaines », a-t-elle indiqué par courriel à 13 h 55.

Elle venait d’apprendre que pendant notre conversation, le premier ministre Legault avait demandé une pause de 21 jours pour toutes les entreprises non essentielles.

« Un petit ralentissement, a-t-elle tempéré. Nous allons achever les travaux en cours aujourd’hui, livrer ce qui est livrable aux clients et faire le reste à distance à partir de demain.

« La stratégie ne change pas – si c’est juste trois semaines, nous allons nous en sortir. »

Nous ne nous rendrons jamais, avait dit Churchill.

Et aussi : si vous traversez l’enfer, continuez d’avancer.

Face à la crise

Le ciel devra attendre

Pas d’assurance-emploi pour les nouvelles mamans

Après avoir bien profité des joies de la maternité pendant un an, Geneviève Mondello avait hâte de quitter la terre ferme et de s’envoler à nouveau. Revoir le ciel, ses collègues, les passagers. Reprendre son métier d’agente de bord qu’elle exerce depuis huit ans. Son poste l’attendait le 1er avril. Mais l’industrie du transport aérien étant durement touchée, elle n’aura même pas eu le temps de ressortir son uniforme.

« J’ai des examens et des requalifications qui étaient à l’horaire, explique-t-elle au téléphone. Parce qu’on doit être à jour. On ne peut pas retourner, comme ça, dans un avion après un an. Tout était programmé et… bang ! Du jour au lendemain, plus rien ! Et on ne sait pas quand ça va repartir. »

Ses prestations du Régime québécois d’assurance parentale (RQAP) étaient déjà terminées depuis le 12 mars. Sa mise à pied officielle commence le 5 avril. Or, selon les règles actuelles de l’assurance-emploi, la jeune mère de 27 ans n’aura droit à aucune prestation.

« Je ne suis pas la première maman à qui ça arrive. J’ai lu des articles de journaux qui datent de 2010. La situation existe depuis longtemps. »

Au téléphone, un agent de l’assurance-emploi lui a conseillé de visiter régulièrement le site du gouvernement. Qui sait, les règles pourraient changer, espère-t-elle.

« Le gouvernement doit faire des mesures d’urgence pour les mamans. Je ne suis pas la seule dans cette situation. Il y a des mères monoparentales qui n’ont personne sur qui compter. »

— Geneviève Mondello

« Sur ma dernière paye avant mon congé parental, je cotisais à la fois pour l’assurance-emploi et le RQAP, relate-t-elle. C’est sûr que je n’ai pas travaillé dans les 52 dernières semaines, mais pourquoi cotiser pour les deux si je ne peux pas bénéficier à tout moment de l’assurance-emploi ? Ce n’est pas logique ! »

« Aucune protection »

Mme Mondello déplore que les mères soient pénalisées, que ce soit en temps de crise ou en temps normal.

« On n’a aucune protection si l’employeur fait des mises à pied à notre retour de congé parental. »

Heureusement pour elle, son conjoint travaille dans l’un des services essentiels. Leur coût de vie sera donc révisé en fonction d’un seul revenu.

« Je me suis inscrite à tout ce que je pouvais pour être certaine d’avoir un dédommagement quelconque quelque part », lance-t-elle en riant.

Car il faut essayer de rire un peu, dit-elle. Surtout pour sa fillette de 1 an qui ne comprend pas ce qui se passe.

« C’est grâce à ma fille que je tiens le coup. Je la regarde, elle me sourit et je me dis : “Elle va bien, elle est en santé, c’est tout ce qui compte.” »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.