Arts visuels

Humanæ : la palette humaine d’Angélica Dass

Depuis 2012, la photographe brésilo-espagnole Angélica Dass réalise des milliers de portraits partout dans le monde dans le but de créer une immense mosaïque universelle. Ceux-ci sont ensuite répertoriés tel un nuancier Pantone, le célèbre guide de classement des couleurs, afin de démontrer l’étendue chromatique de la peau humaine. Entretien avec l’artiste.

Les vraies couleurs de l’humanité

Humanæ aborde la question raciale avec simplicité en transposant les diverses carnations dans un catalogue neutre où les couleurs dites primaires sont mises sur un pied d’égalité avec celles qui sont mélangées. « La différence des couleurs de peaux a été et est encore utilisée dans plusieurs cultures et pays pour justifier la ségrégation, la discrimination et même les génocides, affirme Angélica Dass. Pourtant, en tant qu’êtres humains, on est tous semblables à 99,9 %… »

L’art anthropologique

Le rigoureux processus créatif d’Angélica Dass a quelque chose de quasi anthropologique. Mais comment l’art peut-il aider les gens à concevoir le monde qui les entoure ?

« L’art a le pouvoir de leur parler dans un langage non verbal, dit-elle. Il peut être difficile d’exprimer en mots des concepts complexes comme la génétique ou le fonctionnement de la mélanine, mais dès qu’on regarde les photos d’Humanæ, on comprend à la fois que chacun est unique et qu’il appartient au tout que forme l’humanité. »

Une approche inclusive

Humanæ touche à différents domaines tels que les sciences naturelles et les sciences sociales, une interdisciplinarité qui est essentielle dans la démarche d’Angélica Dass : « Je crois vraiment qu’en collaborant avec d’autres disciplines, l’art parvient à véhiculer les messages d’une manière plus puissante. Il est fascinant de constater que de jeunes enfants ou des personnes qui savent à peine lire et écrire réussissent à comprendre toute la profondeur du propos d’Humanæ. »

Selon elle, le monde de l’art ne devrait pas être aussi exclusif et devrait plutôt agir à titre de conversation collective. « C’est pourquoi les expositions en plein air sont si importantes à mes yeux, explique l’artiste. Je pense que le fait d’avoir mes œuvres au milieu de la rue est une occasion formidable de parler non seulement avec ceux qui sont d’accord avec moi, mais aussi avec ceux qui ne le sont pas. En passant à côté d’une de mes œuvres, des gens seront peut-être portés à la regarder et, ensuite, à repenser certains de leurs préjugés… »

L’art qui fait du bien

Le déroulement des séances photo d’Humanæ a quelque chose de très thérapeutique, tant pour Angélica Dass que pour ses sujets.

« C’est un moment de connexion vraiment spécial. Puisque le recrutement se fait par appel à tous, je ne sais jamais quelles personnes vont se présenter au studio. La première question que je leur pose est : "Pourquoi êtes-vous ici ?" et, tout comme moi, elles sont généralement là parce qu’elles veulent contribuer à humaniser tout un chacun au même niveau. »

L’information la plus importante dans la série Humanæ est justement le manque d’information sur les sujets. « C’est une invitation à se voir d’abord et avant tout comme un être humain, poursuit la photographe. Lorsqu’on se sent déshumanisé à cause d’une étiquette qui nous est collée, on se sent extrêmement seul et dans l’incompréhension. En participant à Humanæ, on ressent un sentiment d’unité et d’appartenance à quelque chose de plus grand… S’il y a une chose que j’ai apprise dans ce projet, c’est que je ne suis plus seule. »

Tous égaux en temps de crise

Angélica Dass se définit comme une génératrice de conversations plutôt que comme une activiste. Et, selon elle, chaque personne a le pouvoir d’ouvrir le dialogue dans sa vie quotidienne pour créer un monde meilleur ; une occasion qu’il est d’autant plus important de saisir aujourd’hui, à l’ère de la COVID-19. « Depuis que le virus a commencé à se propager, les gens se sont mis à avoir très peur de "l’autre". L’une des plus grandes leçons à tirer de cette pandémie est qu’en tant qu’êtres humains, on appartient tous à la même espèce », conclut l’artiste.

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