Éditorial Paul Journet

Ce n’était pas un cygne noir

La crise de la COVID-19 n’était pas un cygne noir. Ce n’était pas tout à fait un événement impossible à prévoir.

Le prétendre, ce serait nier les risques qui viennent avec la mondialisation économique. Et ce serait aussi ignorer les signaux d’alarme envoyés par les scientifiques depuis plusieurs années.

Le « cygne noir » est un concept développé en 2007 par Nassim Nicholas Taleb dans un célèbre essai du même nom. Il réfère à un événement imprévisible, perturbateur et si extrême qu’il se situe hors des courbes de distribution normale. Ceux qui étudient le passé, le nez collé sur les statistiques, ne le voient donc pas venir.

Or, ce n’est pas vraiment le cas de la COVID-19.

« Une épidémie dévastatrice pourrait commencer dans n’importe quel pays à n’importe quel moment et tuer des millions de personnes, parce que nous sommes mal préparés », prévenait l’Organisation mondiale de la santé en 2018.

D’autres scientifiques ont été encore plus prescients.

En octobre dernier, le département de la Santé des États-Unis menait l’opération Crimson Contagion. Elle simulait une épidémie déclenchée en Chine qui devenait une pandémie six semaines plus tard et infectait des millions d’Américains…

Bien sûr, personne ne pouvait savoir quel virus se propagerait, à quel endroit ou à quelle vitesse.

Mais on savait à tout le moins qu’une telle pandémie pouvait arriver. Et même qu’elle finirait par arriver sous une forme ou une autre.

La crise n’était donc pas ce qu’on nomme un inconnu inconnu – une chose qu’on ne sait pas et qu’on ignore qu’on ne sait pas. Il s’agit plutôt d’un inconnu connu – un risque pour lequel on pouvait se préparer. Notamment en ne sabrant pas le financement des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies, comme l’a fait le président Trump…

Au lieu du cygne noir, l’essayiste Michele Wucker propose plutôt de parler de rhinocéros gris : une menace qui nous fixe droit dans les yeux, mais à laquelle on refuse de croire.

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Cette menace, elle vient de notre mode de vie.

La population mondiale croît rapidement et s’urbanise, les forêts rapetissent et l’agriculture d’élevage s’intensifie. Et en plus de se rapprocher des animaux, les humains se rapprochent aussi les uns des autres. Les chaînes d’approvisionnement se délocalisent et le commerce international augmente, tout comme le transport par avion – le nombre de passagers a plus que doublé depuis 15 ans.

Certes, les bienfaits sont nombreux. Mais cette interdépendance nous rend aussi fragiles. Il y a de plus en plus de probabilités d’attraper un virus d’origine animale et de le propager en quelques jours partout sur la planète.

La COVID-19 n’était qu’une possibilité parmi d’autres.

Par exemple, la Chaire d’écologie de l’University College de Londres a répertorié 335 nouvelles maladies apparues depuis les années 60, dont la majorité venaient d’animaux*.

Et même chez les chauves-souris de Chine, il y a plusieurs types de coronavirus. David Quammen, auteur d’Animal Infections and the Next Human Pandemic, a rapporté cet hiver dans le New York Times que de tels virus ont été détectés sous quatre différentes formes seulement dans des caves du Yunnan.

Il y a quelques siècles, ces virus auraient eu peu de risques d’infecter des humains autant à Sydney qu’à Rivière-du-Loup.

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Il y a quelques mois, les mots « coronavirus » et « pandémie » relevaient du jargon de l’épidémiologie. Aujourd’hui, chacun les subit au quotidien. Dans l’isolement et l’inquiétude, et avec une certaine incrédulité.

Une impression d’irréel demeure en effet, comme si ça ne se passait pas vraiment. Car tout nous conditionnait au contraire.

Pour Nassim Nicholas Taleb, la modernité se résume à la « touristification » de la vie. Nous croyons dominer la nature. Maîtriser les risques, éliminer la contingence, vivre dans un monde aseptisé et prêt à être consommé pour notre plaisir. Or, l’humanité ne s’est pas pour autant extirpée du monde naturel, et l’exceptionnel progrès accompli par l’humanité dans les dernières décennies vient aussi avec de nouveaux dangers.

Pourquoi sommes-nous incapables de les concevoir ? Incapables même d’y croire quand des scientifiques sonnent l’alarme ?

Une réponse qui en vaut bien d’autres se trouve dans un classique abondamment cité depuis une semaine, La peste, d’Albert Camus.

« Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent… »

* Tel que rapporté dans le Guardian.

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