Témoignage

C’était un matin de neige

C’était en 1985, un jour qui devait être heureux… donner la vie. Je me présente pour mon examen de routine pour entendre le cœur de mon bébé. Le rêve d’une vie ! 

J’entre dans le bureau de mon médecin pédiatre de l’hôpital Pierre-Boucher. Avant lui, j’avais été dirigée vers l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, mais je trouvais cet hôpital austère, désuet, et je n’aimais pas envisager la naissance de mon petit être d’amour dans cet hôpital terne. 

Je cherchais un pédiatre avec de nouvelles pratiques, plus jeune et ouvert à un accouchement dans une chambre de naissance. Pierre-Boucher venait de se hisser dans cette pratique et, comme j’habitais Varennes, c'était beaucoup plus proche et plus accessible pour le jour où je me présenterais pour mon accouchement. 

J’étais adjointe chez un grossiste en alimentation et bénéficiais de multiples avantages, dont une garderie en milieu de travail (la première au Québec). J’ai donc décidé de travailler jusqu’à ce que mon médecin me dise « là, c’est le temps d’arrêter », car je voulais garder mon congé au maximum pour accompagner mon bébé dans sa nouvelle vie. Le rêve de toute maman. 

Mais revenons au soir du 22 octobre 1985… Pendant que mon conjoint fêtait l’ouverture de son commerce au détail, que les invités fêtaient et buvaient au succès de ce commerce établi dans une ville où les jeunes couples s’installaient… j’allais à mon dernier rendez-vous chez le pédiatre. 

Que s’est-il passé... ? Un trou noir. 

Dans le bureau du médecin, le cœur du bébé ne se faisait pas entendre. J’en étais à 37 semaines, et rien. Je ne me suis pas alarmée, puis j’ai pensé dans un brouillard que c’était peut-être normal vu que c’était ma première expérience de maternité. J’avais confiance en mon médecin, il ne pouvait rien m’arriver, non ? Le médecin semblait inquiet, mais il m’a rassurée. Il m’a demandé de me diriger vers l’hôpital Pierre-Boucher pour passer d’autres examens, mais moi, comme bonne épouse et parfaite hôtesse, je lui ai expliqué que nous fêtions l’ouverture de notre commerce et qu’il y avait beaucoup d’invités qui m’attendaient.

Il s’est penché vers moi, il avait tout compris, ce docteur. Il me laissait une petite pause, car plus rien ne pouvait changer mon destin.

Il m’a fait promettre d’aller à l’hôpital le lendemain matin et m’a remis un petit comprimé qu’il m’a recommandé de prendre devant lui, ce que j’ai fait. Il m’a assuré qu’à n’importe quel moment de la nuit ou du matin, il serait près de moi dès mon appel. Alors, le cœur léger, je lui ai promis de me rendre à l’hôpital dès mon réveil le 23 octobre. 

Je le trouvais très aimable et humain, mais aucune alarme interne ne s’est allumée dans ma tête ou dans mon cœur, car le bébé bougeait lorsque je bougeais. En prenant mon bain, si je me tournais vers la gauche, bébé bougeait, si je me tournais vers la droite, bébé bougeait. 

Cette nuit-là, ç’a été l’enfer au ralenti. Après la réception, mon mari m’a retrouvée sur le palier de la maison à l’attendre. Combien de temps y suis-je demeurée ? Je ne sais pas. Un trou noir, je vous dis. Je n’avais pas mes clés, j’avais oublié mon sac à main au salon et donc, j'étais restée dans le noir à me dire que tout allait bien, que rien ne pouvait m’arriver. J’étais jeune, amoureuse d’un homme bon et bienveillant, j’avais la vie devant moi pour réaliser mon rêve d’être une super maman. Et là, comme dans une course effrénée, le drame s’est mis en place. 

J’étais fatiguée. Peu de temps avant, il y avait eu un gros accident dans le tunnel La Fontaine, je devais me lever plus tôt le matin pour aller travailler, en raison du trafic, car mon employeur était près de l’usine d’épuration des eaux de Montréal… le besoin de terminer tout mon travail et, ah oui, une grippe par-dessus tout ça. Mais bon, selon moi, rien de grave.

Me voilà à l’hôpital Pierre-Boucher, mais au lieu de me diriger vers la chambre des naissances, on m’installe dans une chambre entourée d’un personnel très attentif. J’ai l’impression qu’il devait y avoir une note à mon dossier, car tout se précipitait. Il était 2 h 30 du matin, je voulais dormir. Le col se dilatait, l’infirmière a appelé mon pédiatre pour qu’il se retrouve en salle d’opération pour m’accueillir, et là, j’ai pété les plombs en lui disant que je devais accoucher dans la chambre des naissances, que j’avais choisi que mon bébé naisse de façon naturelle dans l’eau… et que je ne voulais pas accoucher dans une salle d’opération avec une grosse ampoule au-dessus de moi. 

Un vent froid

Le jeune médecin m’a rassurée en me disant que la chambre des naissances était occupée et que, comme le bébé se présentait, on n’avait pas le temps d’attendre. J’ai accouché d’un petit être, un garçon mort-né. J’ai senti le fantôme noir autour de moi, un vent froid, et j’ai vu des visages tristes, des larmes et senti des gestes bienveillants qui m’entouraient. Le pire moment de toute ma vie, un deuil de plus dans mon existence. 

Je passe par-dessus tout l’amour que j’ai reçu des membres de ma famille, de mes collègues et de mes patrons. J’ai pris quelques semaines pour m’apercevoir que le malheur ne vient jamais seul.

Un matin où j'étais allée chez mes parents, à mon retour à la maison, une lettre m’attendait sur la table. Mon mari venait de me quitter pour son assistante, un lâche ! 

J’ai pris une grande décision, celle qui fait tout basculer. Après quelques jours, j’ai rédigé mon testament olographe pour mes proches et j’ai conduit ma petite Tercel sur le pont Champlain. Je n’ai pas rédigé un mot pour expliquer mon geste, aucune trace et aucun problème pour la succession. C’était un matin de neige où la chaussée était glissante, j'étais bien résolue à me libérer de trop de chagrin, de trop de peine et de trop de déception envers la vie. 

Je conduisais en regardant dans le rétroviseur afin de ne pas entraîner d’autres personnes, des innocents, dans ma fin de vie. J’ai emprunté le pont Champlain et, lorsque j’ai été rassurée qu’aucune voiture ne venait derrière moi et qu’il n’y avait aucune voiture devant que j’aurais pu entraîner dans un accident, j’ai freiné sec et ma voiture est devenue une toupie, une autotamponneuse. Elle tourbillonnait de gauche à droite. J’avais lâché le volant, fermé les yeux et pensé à ma maman, à mon papa, à ma sœur et à mes frères. Au chagrin que je pouvais leur infliger. Et comme par miracle, j’ai ouvert mes yeux : la voiture était stationnée sur le côté droit, parallèle à l’île des Sœurs, sans le moindre dommage. 

Le temps me parut long. J’ai repris le volant et j’ai décidé que je ne devais pas mourir. Mes anges m’avaient protégée et donné la force de continuer. Donc, vous comprendrez que je ne juge personne, que j’ai une très grande bienveillance en la vie et que maintenant, malgré plusieurs erreurs, je poursuis le bien et j’accompagne des organismes à recueillir de l’argent pour leur assurer la pérennité. 

Maintenant rendue à l’âge sage, je poursuis ma vie avec les membres de ma famille, mes quelques amis et mes collègues. Jamais je n’arrêterai. Jusqu’au dernier souffle, j’aurai un regard, une main tendue vers les autres, car ces autres-là m’apportent beaucoup. 

Si vous me voyez au coin d’une rue, au café, vous verrez que je souris à la vie. Merci de m’avoir permis de coucher sur papier cette histoire pour en inspirer d’autres qui seraient, tout comme moi, à mettre un pied dans le vide. La vie est trop belle pour s’arrêter là.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.