Burgundy

Effacer sa vie en l’écrivant

Burgundy, premier roman de Mélanie Michaud, arrive comme un cheveu sur la soupe, une soupe pas très bonne pour la santé, mais qui fait quand même rire – beaucoup. À la fois drôle et trash, cette autofiction nous ramène dans les années 80, dans le quartier Petite-Bourgogne, à Montréal, royaume du vocabulaire pauvre, dans une vie carencée autant en vitamines qu’en amour et marquée par les coups qu’on donne pour ne pas en recevoir.

« Écrire des souhaits au père Noël, des questions aux Débrouillards, des graffitis à ‘cacane sur les murs de briques, des productions écrites mensongères ; j’écris ici la vie que je veux effacer. » Ainsi s’amorce Burgundy, le roman de Mélanie Michaud, une autofiction qui nous transporte dans le quartier malfamé de Petite-Bourgogne – « Burgundy » pour les intimes – des années 80, où elle a grandi.

Mélanie Michaud a touché à la scène avant de trouver son confort dans l’ombre, derrière la caméra. Maniant l’humour et le sarcasme comme des armes qui permettent de rire de tout ce qui ne tourne pas rond dans ce monde, elle a aussi été formée à l’École de l’humour. « L’humour, ça fait du bien, c’est un excellent catalyseur qui a toujours fait partie de ma vie. Je suis capable de rire de toutes les situations ! »

Ce qui l’anime depuis sa tendre enfance, ce sont les livres et les histoires. Elle a d’ailleurs plusieurs scénarios pour la télé ou le web dans ses tiroirs. Pour ses premiers pas « officiels » dans le monde de la fiction, elle publie cette semaine ce premier roman à la fois divertissant et touchant qui ne s’enfarge pas dans les fleurs du tapis avec son langage coloré et populaire.

« Oui, Burgundy, c’est ma vie, inspiré de mon enfance et de ce qui m’entourait à cette époque-là, mais c’est romancé pour en faire une histoire. Je n’écris pas pour moi, mais pour que ce soit le fun à lire. »

— Mélanie Michaud

Un moment marquant pour la petite fille qu’elle était, et dont elle parle dans le livre, est sa découverte de Michel Tremblay. « Ça m’avait mis sur le cul de voir non seulement qu’on peut écrire en joual, mais que ces gens-là ont le droit d’exister, d’être des personnages principaux. J’aime beaucoup ce que fait Fabien Cloutier également. J’ai besoin d’écrire comme ça, de parler de ces gens-là », affirme-t-elle.

Raconter Burgundy

Le récit se déroule à la fois dans le Burgundy des années 80 et dans la banlieue proprette de Sainte-Catherine, où la famille de Mélanie déménage au détour des années 90. Ceux qui ont grandi au Québec à cette époque y reconnaîtront une trame de fond qui a marqué toute une génération : la télévision ouverte en continu, le règne du plastique et du spray-net, les sacres qu’on égrène comme un chapelet même si la première communion est toujours un rite de passage et la bouffe transgénique érigée à l’autel de la modernité.

« Dans ce temps-là, la santé ne préoccupait personne, même le Gouvernement du Manger avait de la misère à nous faire avaler son Guide alimentaire canadien. Ma mère fumait dans les allées d’épicerie et nous achetait des cannes de Chef Boyardee pis d’Alphabetti, des céréales Fraisinettes, du baloney, du Kam, du Paris Pâté, du ketchup, du shortening pis ben du sucre. »

— Extrait de Burgundy

Mélanie Michaud a le sens du punch et sait créer des images fortes et surprenantes en maniant habilement mots et expressions populaires. Mais si son roman fait rire, il fait aussi grincer des dents, car la réalité qu’elle raconte n’a rien de jojo. Au contraire. Issue d’une famille pauvre, autant au niveau du compte de banque que de l’intellect, elle raconte le désespoir rageur d’une petite fille trop lucide pour son environnement, qui rêve d’échapper à sa condition en se rebellant, mais ne peut faire autrement que de porter le poids de son héritage familial et social.

Un héritage qu’elle s’est employée à détricoter durant son adolescence et sa vie adulte, alors que le déménagement de sa famille à Sainte-Catherine a été à la fois une bénédiction – « j’ai augmenté mon espérance de vie de 10 ans ! » – qu’une claque au visage. Car même si elle se plaît, enfant, à détester les « frais chiés », comme elle les appelle, elle sait aussi qu’aucun écran de fumée ne lui permettra de faire partie de leur clique.

« Leurs vies étaient tellement plus belles que les nôtres, comme une surface en marbre toute polie qui shine. À leurs côtés, notre différence était marquée comme un rond de cerne sur une surface en mélamine toute crasseuse qui gondole.  »

— Extrait de Burgundy

« Aujourd’hui, je me sens à la fois comme une petite fille de pauvre et comme une bourgeoise. Je ne peux pas choisir ce que je suis. Je suis fière de savoir d’où je viens, mais en même temps je peux me commander du vin nature et boire ça avec mes amis de Radio-Canada ! », lance-t-elle.

Faire la paix avec le passé

Pour prendre la photo qui accompagne cet article, Mélanie Michaud est retournée dans Petite-Bourgogne, un quartier qu’elle ne fréquente pas, même si elle vit à Montréal. « Ça a vraiment changé, ça me fait presque de la peine. Coudon, il reste-tu encore des pauvres, icitte ? », lance-t-elle.

Mais le passé qu’on veut fuir finit par nous rattraper. C’est la naissance de son fils, il y a sept ans, qui a été le déclencheur de Burgundy. « Tout à coup, ça m’a frappée, le clash entre l’éducation que moi j’ai eue et celle que j’allais donner à mon fils, c’était deux mondes. L’éducation, c’est un poids dont on peut se détacher, mais ça laisse des traces. Je me suis mise à avoir plein de flash-back. »

Ces flash-back, elle les a notés un peu partout, puis a tout regroupé en un roman, qui a dormi longtemps sur une étagère avant qu’elle se décide à le soumettre à une maison d’édition. Si elle en est fière, on sent qu’il n’est pas facile pour la nouvelle autrice de parler d’elle. Elle écorche dans Burgundy sa famille, particulièrement son père, décrit comme un homme violent, rustre, absent, qui n’a d’ailleurs pas encore lu son livre, même s’il connaît son existence.

« Aujourd’hui, j’ai pardonné à mon père. Je l’ai vu échouer et se relever, essayer de devenir une meilleure personne. Et puis, on pogne une ostique de drop quand on se rend compte qu’on est exactement comme nos parents. La pomme et l’arbre, c’est quand même vrai cette histoire-là… C’est pas juste une histoire de potager ! »

Burgundy

Mélanie Michaud

La Mèche

198 pages

En librairie le 5 août

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.