Transport aérien

Air Canada accusé « d’abandonner » les régions

Québec — Air Canada « abandonne » les régions, accusent des élus qui déplorent la décision du transporteur de mettre fin à une dizaine de lignes régionales au Québec.

« C’est un abandon pur et simple », a lâché au bout du fil, dépité, le maire de Gaspé, Daniel Côté.

Air Canada a annoncé mardi la suspension indéfinie d’une trentaine de lignes régionales au pays. Du nombre, plusieurs touchent le Québec, et notamment Gaspé, Mont-Joli, Sept-Îles, Baie-Comeau et Val-d’Or.

Des élus demandent maintenant aux gouvernements canadien et québécois d’intervenir. D’autres veulent lancer une réflexion sur la création d’une nouvelle compagnie aérienne québécoise, une sorte de « Québecair 2.0 » pour assurer la liaison en région.

Air Canada explique que sa décision découle du contexte de la COVID-19. L’entreprise dit subir des pertes de 20 millions de dollars par jour.

« Face à cette situation insoutenable, Air Canada n’a d’autre choix que d’adopter des mesures décisives pour alléger sa structure de coûts et ralentir l’épuisement de sa trésorerie. »

— Pascale Déry, porte-parole d’Air Canada

La décision aura des répercussions importantes sur plusieurs villes du Québec. À Gaspé, par exemple, elle signifie la fin pure et simple de la présence d’Air Canada. Sa liaison vers Québec permettait aux gens d’affaires de rejoindre les grands centres ou encore aux touristes de visiter la région.

« Si on veut assurer une réelle relance économique en région après la pandémie, ça prend un transport aérien fiable et économique », remarque le maire Côté.

Air Canada n’aura également plus de présence à Val-d’Or. « Je trouve la façon d’Air Canada de nous apprendre ça très cavalière. C’est inacceptable », a dénoncé le maire, Pierre Corbeil. L’entreprise a annoncé sa décision dans un communiqué mardi.

Le maire Corbeil affirme qu’Air Canada a transporté 20 878 passagers en 2019 à Val-d’Or. Ces personnes devront maintenant se rendre 105 km plus loin, à l’aéroport de Rouyn-Noranda, ou prendre un vol de la compagnie régionale Air Creebec.

« Ces passagers-là ne sont pas juste des gens qui sortent par affaires ou pour aller dans le Sud, ce sont aussi des médecins spécialistes qui viennent voir des patients dans la région, des professeurs qui viennent enseigner à l’université », dit-il.

Québecair 2.0 ?

Air Canada note que « la rentabilité du réseau régional dépend des correspondances sur le réseau [intérieur] et international ».

« Les routes régionales ne peuvent être maintenues seulement avec le trafic local », ajoute Mme Déry.

Puisque le trafic international a considérablement chuté, les liaisons régionales auraient donc été doublement déficitaires. L’industrie du transport aérien mettra au moins trois ans à s’en remettre, estime l’avionneur. Mais ça ne veut pas dire que ces lignes régionales seront réactivées dans trois ans. Air Canada ne s’engage à rien et en région, personne ne se fait d’illusion.

« Ce qu’on voit aujourd’hui, c’est que lorsque les actionnaires n’y trouvent pas leur compte, ça met en péril la desserte aérienne des régions du Québec », avance Réjean Porlier, maire de Sept-Îles.

L’élu estime qu’un aéroport représente un outil de développement économique pour une région. Il devrait être traité comme tel, selon lui.

« Il faut réfléchir sérieusement à un Québecair numéro deux. Il faudrait se dire : “Voilà notre ambition : développer le Québec.” Et ça, ça demande des liaisons aériennes de qualité à des prix concurrentiels. »

— Réjean Porlier

L’idée d’unir les régions et de créer un nouvel acteur est aussi envisagée par le maire de Gaspé. « On pourrait frapper sur Air Canada pendant des mois, mais ça ne réglerait pas le problème, lâche Daniel Côté. Est-ce qu’on doit, les régions ensemble, regarder vers un modèle coopératif ? Est-ce qu’un autre transporteur régional au Québec qui pourrait combler le vide ?  »

Certains transporteurs privés existants pourraient aussi venir combler le vide laissé par le départ d’Air Canada dans plusieurs régions. Le maire de Val-d’Or pense que bien des passagers vont se tourner vers Air Creebec.

L’entreprise de Saint-Hubert Pascan Aviation envisage quant à elle de reprendre des parts de marché régionales à Air Canada.

« On considère qu’on est très bien positionnés », note Yani Gagnon, copropriétaire de Pascan Aviation.

« C’est sûr et certain que les besoins en déplacements pour les régions demeurent. Il faudra une solution, dit-il. Je pense que Pascan est très bien positionnée pour prendre la relève et arriver à une solution alternative intéressante pour les régions. »

Du côté des aéroports régionaux, ces derniers ont rappelé avoir connu une interruption presque complète de leurs activités depuis mars en raison de la COVID-19, qualifiant leur situation financière de « critique ». L’abandon pour une période indéfinie des dessertes régionales laisse planer une incertitude complète quant à une reprise possible des activités, s’est inquiété le regroupement dans un communiqué diffusé mardi soir.

Appel à Ottawa « de prendre ses responsabilités »

À Québec, le ministre des Transports, François Bonnardel, a réagi sur Twitter en affirmant regretter la décision d’Air Canada de suspendre indéfiniment ses dessertes régionales. Le ministre a rappelé dans un second gazouillis que Québec avait mis sur pied un programme d’urgence pour les dessertes aériennes des régions éloignées durant la pandémie et qu’il était désormais temps pour le gouvernement fédéral « de prendre ses responsabilités ».

Entre-temps, le député de Matane et chef intérimaire du Parti québécois demande à Ottawa de poser des conditions strictes si Air Canada venait à demander des fonds publics.

« J’espère que le gouvernement du Canada, s’il devait d’aventure encore une fois les aider, le fera en priorité pour assurer la liaison des régions et rembourser les voyages qui n’ont pas été honorés », lance Pascal Bérubé.

« C’est une des nouvelles les plus épouvantables pour le développement de nos régions depuis longtemps », dit-il.

Interrogé par La Presse canadienne, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a réclamé une « intervention réglementaire » qui obligerait les transporteurs, et en particulier Air Canada, « à offrir un service décent, partout là où c’est nécessaire, et en particulier en période de sortie d’une crise grave ».

C’est encore une fois l’est du Québec et « les régions dont Montréal est éloigné », qui « mangent le coup » selon lui.

Le chef du Bloc a prévenu le premier ministre Justin Trudeau qu’il pourrait payer le prix de l’abandon des régions au Québec aux prochaines élections.

— Avec La Presse canadienne

Liaisons touchées au Québec

Baie-Comeau–Montréal

Baie-Comeau–Mont-Joli

Gaspé–Les Îles-de-la-Madeleine

Gaspé–Québec

Sept-Îles–Québec

Val-d’Or–Montréal

Mont-Joli–Montréal

Rouyn-Noranda–Val-d’Or

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