Lambert Wilson

L’étoffe d’un héros

Il y a 80 ans, en pleine débâcle, un discours sauvait l’honneur. Nous avons assisté en exclusivité au tournage du film-événement consacré à de Gaulle.

Cheveux plaqués, petite moustache, vareuse ceinturée haut, silhouette élargie en son centre mais droite comme un cierge : le grand Charles vient de s’asseoir à la table de la cantine devant un steak accompagné de légumes. Concentré, imposant, mais avec un sac poubelle gris noué autour du cou pour ne pas tacher son uniforme. Vision incongrue du général de Gaulle incarné par Lambert Wilson, dont le visage est recouvert de prothèses de silicone qui nécessitent trois heures de pose. 22 août 2019. C’est le dernier jour de tournage, le plus important de ce film qui suit le couple de Gaulle entre mai et juin 1940. Il porte alors un titre provisoire : Libres.

Lambert Wilson s’attaque depuis le matin à l’Appel du 18 juin, acte de révolte fondateur de la France libre, justement. Dans les immenses studios de Bry-sur-Marne, les locaux de la BBC ont été reconstitués. Un collectionneur a fourni le matériel d’époque, dont le vrai micro, qui, miracle, fonctionne toujours. Le réalisateur, Gabriel Le Bomin, plaisante : « Et s’il existait encore la trace d’un postillon du Général, un ADN qu’on pourrait retrouver comme dans Jurassic Park ? » Puis il redevient sérieux : « J’ai lu et relu ce premier texte de l’Appel, mais, quand Lambert le dit, je découvre la puissance de chaque mot, comme s’il les révélait. » Les prises se sont enchaînées. La caméra s’est rapprochée petit à petit de « Lambert de Gaulle » dans un silence de cathédrale. « Moi, général de Gaulle, actuellement à Londres… » Lambert Wilson a évité le piège de l’imitation caricaturale mais la solennité de l’instant a figé le temps. Voix et heure grave en gros plan. « … Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas… »

Alors qu’à la cantine, il se débat avec son sac-poubelle et le steak qu’il doit mâcher lentement pour préserver l’intégrité du maquillage gaullien, l’acteur se livre par bribes : « Dire ce texte qu’il a lu devant le même micro suscite une émotion rare. Si j’ai eu le trac ? Oui, mais rien à voir avec celui qu’il a dû ressentir en se jetant à 50 ans dans le vide de cet acte héroïque. » Lambert et Charles. L’acteur, qui a déjà incarné l’Abbé Pierre et Cousteau, s’est-il senti habité ? « Je n’irais pas jusque-là, mais il y a eu cette scène dans laquelle j’étais face à Churchill, à cet acteur qui lui ressemble tant, Tim Hudson, dans un décor si réaliste qu’il vous replonge dans le passé. J’ai vu mon reflet dans un miroir et, un bref instant, j’y ai cru. » Wilson est de Gaulle comme personne ne l’avait jamais été au cinéma.

Saisir le moment

Le tournage a démarré à la fin du mois de juin. L’histoire débute quand de Gaulle est encore un colonel qui bataille avec succès sur le front à Abbeville. Le film n’est pas un biopic qui survolerait une vie riche et s’y perdrait. Avec sa coscénariste, Valérie Ranson-Enguiale, et le producteur, Farid Lahouassa, le réalisateur a décidé de centrer son propos sur le moment où de Gaulle est fragilisé. C’est-à-dire dans les quelques semaines précédant ce fameux Appel du 18 juin, prise de parole fondatrice qui va permettre d’assouvir une ambition née précocement. « Enfant, il se voyait apparemment comme un futur monarque, raconte Gabriel Le Bomin. À Saint-Cyr il était décrit comme un roi en exil. » En 1940, quels sont ses moteurs ? Le patriotisme, l’idée que la France peut gagner, une vision des événements originale. Certes. Il faut aussi tenir compte de ressorts intimes, de cette opportunité qu’il devine de pouvoir tenir un immense rôle dans l’Histoire. « Il avait le sens de la formule », poursuit le réalisateur. Celle-ci colle à l’époque racontée par le film : « Il n’y a que les arrivistes pour arriver. » Concernant l’Appel, Gabriel Le Bomin a voulu rendre compte de la nuit qui précède. De Gaulle se retrouve à Londres, dans l’appartement que Jean Laurent, son directeur de cabinet, met à sa disposition.

« Il a tout quitté, il ne sait pas où est sa famille, les Allemands sont entrés dans Paris. Il écrit, rature, pèse chaque mot, s’exerce à prononcer son discours jusqu’à l’aube. Ces moments de création et de courage, dans une solitude extrême, sont très émouvants. »

— Gabriel Le Bomin, réalisateur

« Churchill, qui s’est battu pour que de Gaulle s’exprime sur les ondes de la BBC, avait très vite repéré l’homme d’État en gestation. Ce qui est notre propos : Charles en train de devenir de Gaulle avec Yvonne à ses côtés. »

Le film n’est pas seulement l’histoire d’un homme exceptionnel qui se dresse contre tous. C’est aussi celle d’un couple, Charles et Yvonne. Deux êtres amoureux depuis leur mariage, en 1921, deux fervents catholiques étroitement adossés l’un à l’autre. Si l’un lâche, ils s’écroulent. Même leur chien est à l’unisson de leur amour. Ils l’ont baptisé Fidèle.

2 juillet 2019. Flash-back sur le tournage et dans l’histoire. La plage de Corsen, à Plouarzel, pointe extrême et sublime du nord du Finistère, a été interdite au public. La scène se déroule le 15 juin 1940. La famille de Gaulle est alors à Carantec, villa d’Arvor, une maison louée par la tante Richard, liée à Yvonne. Madame de Gaulle a quitté la Boisserie depuis le 20 mai sur l’injonction de son mari. Elle s’est lancée sur les routes de l’exode avec ses trois enfants, Philippe, 19 ans, Elisabeth, 16 ans, et Anne, 12 ans, née trisomique, accompagnée de Marguerite Potelle, la nurse de la petite. Lui va emprunter les chemins tortueux de la diplomatie, contre Pétain, auprès du gouvernement de Paul Reynaud et de Churchill. Il tente de sauver la France, elle veut protéger sa famille. Qui pense alors que les Allemands peuvent arriver jusqu’en Bretagne ? Yvonne ne sait pas où est Charles mais ils s’écrivent tous les jours. Gabriel Le Bomin explique : « Les lettres qu’il lui adresse sont un mélange de conseils pragmatiques sur la vie quotidienne et de déclarations amoureuses. Après deux décennies de mariage c’est touchant. »

L'importance de l'épouse

15 juin 1940, donc. Le colonel de Gaulle, devenu général, débarque sur la plage de Carantec à l’improviste, ne reste qu’une demi-heure auprès des siens. Sur le tournage, il fait chaud. Entre deux prises, le responsable des effets spéciaux maquillage, armé d’une seringue sans aiguille, enlève les bulles d’air qui se forment entre la peau de Lambert Wilson et les prothèses. Le Général repart sur la plage, étreint son épouse, embrasse ses enfants, serre fort dans ses longs bras sa petite Anne, dont il disait : « Elle est ma joie, ma grâce qui m’a aidé à tout dépasser, à voir plus haut. » De Gaulle affronte alors une période de doute. Sa présence dans le gouvernement, où il a été nommé sous-secrétaire d’État à la Guerre, ne pèse pas. Il pense qu’il n’a pas su convaincre. Tel un coach, Yvonne lui remonte le moral, le regonfle à bloc. Gabriel Le Bomin explique encore : « Ce que nous savons du rôle d’Yvonne, nous le tenons du témoignage des enfants, notamment de Philippe. Elle lui donne toujours la force de repartir, elle n’est pas seulement le personnage effacé que l’Histoire a fait d’elle. » Elle le prouvera dans les jours qui suivent, en partant, sous les bombes, de Carantec pour Brest et en s’embarquant sur le dernier bateau. Ils s’étaient dit rendez-vous à Alger. Elle part pour Falmouth, en Angleterre. Le destin fait parfois bien les choses.

C’est Isabelle Carré, devenue brune pour l’occasion, qui incarne Yvonne, dont elle souligne la vaillance : « Si elle n’avait pas assumé l’exode et la fuite vers l’Angleterre, peut-être que de Gaulle, trop inquiet, n’aurait pas eu les mains libres. Elle est son socle, elle a tout bravé pour lui. » Tandis qu’il a multiplié les discours historiques, il n’existe aucun enregistrement de la voix d’Yvonne, restée dans l’ombre. « Tant mieux », assène Isabelle Carré. Comme si cela ouvrait le champ des possibles. Pour l’incarner, l’actrice a lu tout ce qu’elle pouvait. « Et j’ai convoqué mon histoire : un grand-oncle résistant à 17 ans, fusillé trois jours avant la libération de Tours. Les Allemands lui avaient fait creuser sa tombe. Ce qui m’a touchée, également, c’est la résonance avec l’actualité : des millions de Français ont dû fuir sans but, migrer, dormir dans des fossés, trouver refuge ailleurs. »

Yvonne la « migrante » et ses enfants débarquent en Angleterre le 19 juin, sans rien savoir de l’appel lancé par Charles. Les retrouvailles ont lieu dans les salons de l’hôtel Rubens à Londres. Le film s’achève au moment où tout commence. La véracité des faits a été supervisée par l’historien Olivier Wieviorka, mais Gabriel Le Bomin a souhaité introduire une part de fiction pour magnifier le parcours romanesque du couple. « De Gaulle est décrit comme un homme en maîtrise absolue de ses émotions. Mais, misant sur ce seul registre, nous n’aurions pas été dans une vérité absolue. Il fallait trouver le chemin de crête entre la froideur apparente et un cœur qui bat. Nous aurons réussi si l’on ressent cette profonde solitude dans l’adversité avec, comme seul réconfort, le soutien d’une épouse aimée. » Trente ans plus tard, le général de Gaulle dédicacera ses Mémoires d’espoir à son épouse. Peu de mots, tant d’importance : « Pour vous, Yvonne, sans qui rien ne se serait fait. »

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