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Le fiasco Phénix en cinq dates

Février 2016 

Au cours d’une première phase, le système de paye Phénix est implanté dans 34 ministères et organismes fédéraux. Il le sera ensuite au printemps 2016 dans 67 autres.

Juillet 2016

Le gouvernement fédéral présente des excuses pour les ratés énormes causés par Phénix, qui touchent à l’époque plus du quart de ses 300 000 fonctionnaires.

Février 2018

Dans le budget fédéral, Ottawa annonce qu’il abandonne le système Phénix et promet des investissements de 431 millions d’ici cinq ans pour le réparer de façon temporaire et ajouter des ressources pour rétablir les problèmes de paye en suspens.

Août 2018

Ottawa lance un processus d’approvisionnement pour remplacer Phénix.

Juin 2019

La présidente du Conseil du Trésor, Joyce Murray, annonce que Ceridian, SAP et Workday sont les entreprises retenues pour concevoir et mettre à l’essai des projets-pilotes pour remplacer Phénix.

La Presse

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Phénix en cause dans le suicide d’une fonctionnaire

La rigidité du système de paie Phénix, couplée à la lenteur du gouvernement fédéral à réagir à la détresse financière de l’une de ses employées, a mené au suicide d’une fonctionnaire fédérale en décembre 2017, statue la coroner Pascale Boulay dans un rapport obtenu par La Presse.

Au moment de sa mort, il y a presque deux ans, Linda Deschâtelets travaillait au gouvernement fédéral depuis près de 20 ans. Elle avait de graves problèmes de dos. À cause de cette condition médicale, elle profitait d’un horaire comprimé et pouvait faire du télétravail à l’occasion. En septembre 2017, elle subit une nouvelle évaluation médicale. C’est à partir de ce moment qu’elle reçoit, souligne le coroner, « des paies irrégulières ».

« Durant les mois précédant son décès, elle éprouve de sérieuses difficultés financières qui seraient liées au système de paie du gouvernement fédéral, Phénix, lequel amputerait ses paies de manière significative, la poussant à craindre de perdre sa maison. » Quand on l’a retrouvée (morte) à son domicile, les derniers messages envoyés à l’un de ses fils étaient sans équivoque : « Elle précise qu’elle met fin à ses jours avant de perdre sa maison. »

Implanté en février 2016, le système de paie Phénix s’est révélé être un véritable fiasco. Des dizaines de milliers de fonctionnaires éprouvent des problèmes à recevoir leur paie : grosso modo, la moitié des employés de la fonction publique fédérale ont noté des erreurs sur leur fiche de paie. Ces erreurs se comptent parfois en dizaines de milliers de dollars.

228 000

L’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC), qui représente quelque 130 000 fonctionnaires fédéraux, affirme qu’il existe encore 228 000 problèmes de paie en suspens.

Pendant des semaines, relève la coroner, Mme Deschâtelets a formulé de nombreuses demandes en ligne afin d’obtenir une explication sur ces paies irrégulières. « Ce n’est que le 29 novembre, neuf jours avant son geste fatal, et après que sa direction soit intervenue, qu’une conseillère en rémunération de son ministère lui a fait parvenir par courriel les motifs pour les montants retranchés. »

La réponse est la suivante : comme elle n’a plus de congé de maladie en banque, ses journées d’absence maladie sont considérées comme sans solde. Dans le cas précis de Mme Deschâtelets, le système de paie Phénix ne fait donc pas d’erreur : il applique simplement une norme avec rigidité, sans états d’âme… et sans avertissement.

Or, la fonctionnaire a un taux d’endettement élevé. Elle a fait deux ans auparavant une proposition de consommateur pour couvrir ses paiements d’hypothèque. Un seul défaut de paiement annule sa proposition. Bref, ses finances sont extrêmement précaires. De plus, Mme Deschâtelets « a ses propres démons », souligne la coroner, liés notamment à une consommation de cocaïne. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’elle tente de mettre fin à ses jours.

Mort évitable

Cette mort, estime la coroner, aurait néanmoins pu être évitée. « Rien n’indique que la gestion ou le service de rémunération a cherché à rencontrer Mme Deschâtelets pour lui offrir des options. Par ailleurs, l’absence de suivi rapide dans le traitement des demandes d’information dénote un manque d’empathie désolant envers une employée qui vit une réelle insécurité financière », note la coroner Boulay.

La coroner estime que le gouvernement aurait pu trouver des mesures flexibles pour aider son employée à passer au travers de ses problèmes. « Des options de congés auraient-elles pu être envisagées, dont celui qui est pris à la discrétion du gestionnaire et qui est prévu dans la convention collective ? Aurait-on pu lui avancer des journées de maladie ? Et surtout, n’aurait-il pas été approprié de l’informer au préalable des montants qui seraient retranchés afin de lui permettre de budgéter en conséquence ? Rien de cela n’a été fait. Pourtant, n’est-il pas évident que l’insécurité financière d’un employé peut mettre à risque sa sécurité psychologique et lui causer une détresse émotionnelle ? », s’insurge Mme Boulay.

« Une tragédie », dit l’AFPC

Dans ses recommandations, la coroner souligne d’ailleurs que le Conseil du Trésor devrait entreprendre une « réflexion sérieuse » avec les divers syndicats afin de répondre plus rapidement aux demandes de cette nature qui émaneraient d’employés fédéraux.

L’AFPC manifeste déjà son soutien : « Nous appuyons pleinement les recommandations du coroner », a fait savoir la vice-présidente exécutive nationale, Magali Picard. Cette dernière n’était pas disponible hier soir pour une entrevue, mais a transmis ses premières réactions à La Presse par courriel.

« La mort de Linda est une tragédie épouvantable, et je suis de tout cœur avec ses proches. Une chose est claire dans ce cas-ci : lorsque nos membres à la fonction publique sont aux prises avec des problèmes de santé mentale ou d’autres difficultés dans leur vie, Phénix a amplifié ces problèmes et augmenté considérablement leur souffrance. »

— Magali Picard, vice-présidente exécutive nationale de l’AFPC

« Pour chaque retard dans le règlement d’un problème de rémunération, le gouvernement court le risque que quelqu’un d’autre atteigne son point de rupture, prévient Mme Picard. C’est pourquoi on a continué de pousser le gouvernement pour qu’il ajoute des ressources afin de soutenir les milliers de fonctionnaires qui sont encore aux prises avec les problèmes de Phénix chaque jour », ajoute-t-elle.

Lors d’une entrevue précédente réalisée par La Presse l’hiver dernier, Mme Picard soutenait que, de ses 130 000 membres, « plus de 80 % » avaient été touchés par les ratés de Phénix à un moment ou un autre depuis son implantation. Et que, de ce nombre, au moins 75 % avaient souffert de problèmes de santé mentale.

Le Secrétariat du Conseil du Trésor a dit offrir « ses sincères condoléances à la famille et aux proches de Mme Deschâtelets » et promet d’étudier « attentivement le récent rapport et les recommandations du coroner adressées » au Secrétariat, « conformément à [son] engagement envers la santé et le bien-être de tous [ses employés] ».

Également invité par La Presse à réagir au rapport de la coroner Boulay, le ministère des Services publics et de l’Approvisionnement du Canada, responsable de l’exploitation du système Phénix, a précisé ne pas pouvoir commenter ce cas précis puisque « les renseignements personnels sont confidentiels et ne peuvent être divulgués ».

« Nous travaillons en collaboration étroite avec les employés afin de résoudre les problèmes de paie le plus rapidement possible. La sécurité des employés est une priorité absolue, et le programme d’aide du gouvernement offre un soutien aux fonctionnaires qui font face à des situations difficiles », a-t-on souligné dans un courriel envoyé à La Presse.

Phénix en bref

Le système Phénix servant à la rémunération des fonctionnaires fédéraux a été mis en œuvre pour remplacer le système de paie précédent que le gouvernement a utilisé pendant 40 ans. En février 2018, Ottawa a confirmé qu’il larguait Phénix en raison de ses ratés « tout simplement inacceptables ». Le système acheté du géant IBM a déjà coûté à l’État plus de 1 milliard.

— Avec la collaboration de William Leclerc, La Presse

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