Chronique

Je l’ai traité de voleur

Vendredi 15 h 19. Mon téléphone sonne. Au bout du fil, Alain Dupuis (hum, j’en doute) se présente comme un représentant de FSM Smart. Il veut me convaincre d’utiliser sa plateforme d’investissement pour faire beaucoup de profits. Quel formidable hasard ! Je suis justement en train d’écrire une chronique pour dénoncer ce groupe de bandits qui fait des ravages au Québec.

Depuis le mois de juillet, l’Autorité des marchés financiers (AMF) a reçu quelque 75 appels de citoyens à propos de FSM Smart, qui a causé des pertes d’environ 1 million de dollars à travers la province. À lui seul, un investisseur pourtant aguerri s’est fait dérober 600 000 $.

« Autant d’argent, en si peu de temps, c’est très préoccupant. Et selon nous, ce n’est que la pointe de l’iceberg parce que les victimes ne veulent pas en parler », explique Annie Leblanc, enquêteuse à l’AMF.

Les investisseurs piégés qui appellent l’Autorité sont en état de choc. Certains pleurent. D’autres sont fâchés. D’autres encore refusent de croire qu’il s’agit d’une fraude, tellement FSM Smart les a endoctrinés.

« Pour monsieur et madame Tout-le-Monde, c’est très, très, très difficile de faire la différence avec un courtier légitime », prévient Mme Leblanc.

FSM Smart est plus sournois que d’autres sites web d’investissement frauduleux qui proposent des options binaires ou des opérations sur devises. En eux-mêmes, ces placements extrêmement risqués ont de quoi mettre la puce à l’oreille des investisseurs.

Pour sa part, FSM Smart offre entre autres des produits d’investissement très classiques (actions, obligations, indices, etc.) qu’un client du grand public pourrait trouver chez des courtiers tout à fait légitimes.

De plus, ses représentants s’expriment dans un français impeccable, alors que la barrière de la langue forme une protection naturelle dans d’autres cas de fraude.

Rien de tel chez FSM Smart dont les représentants ont des noms typiquement québécois, parfois empruntés à de véritables courtiers inscrits au registre de l’AMF. Les épargnants qui font leurs vérifications peuvent donc facilement tomber dans le panneau, s’ils regardent seulement le nom de l’individu et pas la firme pour laquelle il travaille.

À la fin d’octobre, l’AMF a diffusé une mise en garde pour prévenir les épargnants. J’en ai d’ailleurs lu un passage au téléphone au représentant de FSM Smart. Loin d’être décontenancé, il a rétorqué que sa firme était victime d’usurpation d’identité : « Cette compagnie-là n’est pas la même que la nôtre. C’est nous-mêmes qui l’avons dénoncée aux autorités. »

Ben oui, me semble ! Après l’avoir traité de voleur, je lui ai demandé comment il se sentait face aux Québécois qui ont perdu leur argent. Ça ne l’a pas ému beaucoup…

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Cette semaine, j’ai parlé à Marc-Olivier Côté, une victime de FSM Smart. Je lui lève mon chapeau, car il a accepté de témoigner à visage découvert, contrairement à la majorité des victimes de fraude financière. Il espère ainsi briser les tabous et mettre en garde la population.

« Honnêtement, je n’étais pas fier de moi. Ma confiance en a pris un coup. Mais ça me fait du bien d’en parler », dit le jeune homme de 28 ans qui a été anxieux tout l’été à cause de cette mésaventure.

Ses malheurs ont commencé à la fin de juin. Deux jours après avoir vendu sa maison, M. Côté reçoit un appel de la firme de courtage FSM Smart. Drôle de hasard.

« Le timing était parfait. Je voulais investir avec un courtier », raconte M. Côté. Au bout du fil, un dénommé Vincent Lambert se présente comme un représentant de FSM Smart. Il répond parfaitement à toutes ses questions et le dirige vers le site internet qui semble très professionnel, très sophistiqué.

M. Côté est d’autant plus en confiance que FSM Smart fonctionne avec MetaTrader 4, une plateforme transactionnelle parfaitement légale qui est utilisée par de nombreux courtiers en ligne.

Pour tester la formule, l’épargnant investit un petit montant de 250 $ à l’aide de sa carte de crédit. « Ça avait l’air vraiment legit », assure-t-il.

Après l’avoir mis en confiance, FSM Smart le recontacte pour lui parler de gros sous. Très insistant, le représentant lui offre alors des contrats « pré-market » qui permettraient de faire beaucoup d’argent le matin avant l’ouverture des marchés.

« J’ai cédé à l’appât du gain », avoue M. Côté. Il envoie alors cinq paiements de 2500 $US à l’aide de sa carte de crédit. Méfiant, le service des fraudes de la banque lui demande de venir en succursale avec une preuve d’identité assortie d’une photo. Après avoir validé son identité, la banque autorise les paiements et procède même à un autre transfert bancaire de 8000 $US.

En agissant ainsi, la banque se protège elle-même, mais pas son client. Elle ne prévient pas M. Côté du danger, sachant pourtant qu’il envoyait des fonds à FSM Smart, un pseudo-courtier supposément installé en Suisse qui ne possède aucun permis au Québec.

Pas fort ! Les institutions financières qui servent de courroie de transmission aux fraudeurs devraient assumer leur part de responsabilité, au lieu de laisser des transactions louches passer comme du beurre dans la poêle.

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Le lendemain du transfert, c’est l’euphorie. Au petit matin, le fameux contrat bondit de 4900 $US. « Assez incroyable comme profit ! J’étais fou de joie », se rappelle M. Côté. Évidemment, il ne verra jamais la couleur de cet argent.

Quand il veut retirer ses fonds, le représentant se défile. Pire : il continue de faire des transactions non autorisées dans son compte.

Très préoccupé, M. Côté retourne voir sa banque. On lui suggère alors de rester en contact avec le « marchand » pour tenter de récupérer son argent. Quel conseil absurde ! À quoi bon discuter avec des fraudeurs qui risquent de l’arnaquer encore plus ?

Par la suite, FSM Smart a justement demandé à M. Côté de lui fournir une foule d’informations névralgiques : numéro de carte de crédit, carte d’identité avec photo, preuve de résidence… Bref, tout ce qu’il faut pour lui voler son identité !

L’investisseur s’est plutôt tourné vers l’AMF qui lui a recommandé de couper les ponts avec FSM Smart, de porter plainte à la police et de placer une alerte auprès des agences de crédit Equifax et TransUnion afin de bloquer un éventuel vol d’identité.

Ce qui me frappe dans toute cette histoire, c’est à quel point les habitudes des Québécois ont changé. Les jeunes ne se présentent plus en succursale pour faire des placements. Ils sont à l’aise sur le web. Ils pensent que cela leur permettra d’économiser des frais.

Mais les fraudeurs ont compris cette tendance-là. Et ils veillent au grain. Le vôtre. Alors, redoublez de vigilance.

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