Relations canada–États-Unis

À boulets rouges sur Trudeau

Un vent glacial a continué de souffler sur les relations canado-américaines, hier. Après les invectives lancées samedi par Donald Trump, de proches conseillers du président américain ont accusé Justin Trudeau de l’avoir « poignardé dans le dos » et ont promis au premier ministre « une place spéciale en enfer ». Jusqu’où ce froid sans précédent ira-t-il ?

Sommet du G7

Ils ont dit

Angela Merkel Chancelière de l’Allemagne

« C’est dur, c’est décevant cette fois-ci, mais ça n’est pas la fin » du G7, a dit la chancelière allemande, Angela Merkel, lors d’une entrevue avec la télévision publique allemande ARD, hier. Elle a qualifié la décision de Donald Trump de retirer son soutien par un tweet de « dégrisante et un peu déprimante ».

Emmanuel Macron Président de la République française

À l’Élysée, on a martelé par voie de communiqué que « la coopération internationale ne peut dépendre de colères ou de petits mots », tout en assurant que « la France et l’Europe maintiennent leur soutien » au communiqué final du G7. « Nous avons passé deux jours à avoir un texte et des engagements. Nous nous y tenons, et quiconque les quitterait le dos tourné montre son incohérence et son inconsistance », a aussi indiqué l’Élysée dans sa déclaration.

Vladimir Poutine Président de la Russie

Le président russe Vladimir Poutine a réagi en ironisant sur le « babillage inventif » des pays du G7, qu’il a invités à « se tourner vers les sujets concrets relevant d’une vraie coopération ».

Donald Tusk Président du Conseil européean

Le président du Conseil européen, Donald Tusk, qui était à La Malbaie pour la rencontre, a voulu faire contrepoids aux salves en provenance de la Maison-Blanche. « Il y a une place spéciale au paradis pour Justin Trudeau. Canada, merci pour l’organisation impeccable du G7 », a-t-il écrit hier sur Twitter.

John McCain Sénateur de l’Arizona

Aux États-Unis, le sénateur de l’Arizona John McCain s’est adressé aux Canadiens sur Twitter. « Les Américains sont solidaires avec vous, même si notre président ne l’est pas. »

— Avec l’Agence France-Presse et La Presse canadienne

Sommet du G7

Souffle glacial sur les relations canado-américaines

Ottawa — Après avoir encaissé la diatribe de Donald Trump samedi soir, dernier jour du Sommet du G7, le premier ministre Justin Trudeau a eu droit à une nouvelle salve d’attaques de la part de proches collaborateurs du président des États-Unis hier sur les grands réseaux de télévision américains, plongeant les relations canado-américaines dans un froid glacial au moment où l’on évoque de plus en plus ouvertement une guerre commerciale entre les deux pays alliés.

Alors que le président américain taxait le premier ministre de « malhonnête » et de « faible » parce qu’il a de nouveau affirmé en conférence de presse samedi que les tarifs douaniers américains sur les exportations canadiennes d’acier et d’aluminium constituaient « une insulte » et que le Canada « ne se laisserait pas bousculer », le principal conseiller de Donald Trump, Larry Kudlow, a soutenu hier que Justin Trudeau avait carrément « poignardé dans le dos » la délégation américaine en tenant de tels propos, à la veille du sommet historique entre son patron et le dictateur nord-coréen Kim Jong-un, demain à Singapour.

« Kim ne doit voir aucune faiblesse américaine »

« Il nous a vraiment poignardés dans le dos », a déclaré M. Kudlow à CNN, accusant le premier ministre de tenter d’affaiblir le président américain alors qu’il se prépare à rencontrer le leader nord-coréen. « Kim ne doit voir aucune faiblesse américaine », a-t-il poursuivi, laissant aussi entendre que le premier ministre avait mis en péril les négociations visant à moderniser l’Accord de libre-échange nord-américain.

Sur les ondes de Fox News – le réseau de prédilection de Donald Trump –, le conseiller au commerce du président américain, Peter Navarro, a déversé davantage d’huile sur le feu. 

« Il y a une place spéciale en enfer pour tout dirigeant étranger qui fait preuve de mauvaise foi diplomatique à l’égard du président Donald J. Trump et qui tente ensuite de le poignarder dans le dos alors qu’il se dirige vers la porte. »

— Peter Navarro, conseiller au commerce du président américain, sur les ondes de Fox News

M. Navarro a soutenu que le président avait fait une « faveur » à Justin Trudeau en se rendant au Sommet du G7 alors que M. Trump avait « des choses plus importantes dans son assiette », en faisant allusion à sa rencontre avec Kim Jong-un.

« Il lui a fait une faveur. Et il était même prêt à signer ce communiqué socialiste, et qu’a fait Trudeau dès que l’avion du président a quitté l’espace aérien du Canada ? Trudeau a frappé le président dans le dos », a aussi dit M. Navarro.

un froid sans précédent

Jamais n’a-t-on vu un tel froid glacial envelopper les relations canado-américaines au cours des dernières décennies. Les relations entre l’ancien premier ministre Jean Chrétien et George W. Bush étaient loin d’être chaleureuses après le refus du Canada de participer à l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003. Mais aucun membre de l’administration Bush n’avait fustigé Jean Chrétien comme l’ont fait MM. Kudlow et Navarro à l’endroit de Justin Trudeau.

L’ex-président Richard Nixon entretenait certes une méfiance profonde envers Pierre Trudeau, qu’il soupçonnait d’avoir des penchants communistes. Mais il avait gardé ses critiques de l’ancien premier ministre, qu’il avait déjà qualifié de « son of a bitch » et d’« asshole », pour le cercle restreint de ses proches collaborateurs.

Malgré les invectives sans précédent des membres influents de l’administration Trump à l’endroit du premier ministre, le gouvernement Trudeau a choisi de ne pas contre-attaquer, hier. 

Ottawa a préféré ignorer ces attaques au lieu de s’engager dans une guerre des mots sans fin avec un président qui s’abreuve de conflits.

« La stratégie du gouvernement est de ne pas se laisser entraîner dans une guerre des mots », a-t-on indiqué hier soir, rappelant qu’il ne fallait pas oublier l’enjeu primordial, celui de mener à bien les négociations entourant la modernisation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

Au bureau du premier ministre, on a soutenu hier que M. Trudeau tenait le même discours depuis l’annonce de l’imposition des tarifs douaniers américains, devant les caméras et durant les entretiens qu’il a eus avec M. Trump.

« Attaques ad hominem »

À Québec, la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, qui pilote le dossier des négociations de l’ALENA, a fait savoir que le gouvernement canadien n’avait jamais jugé utile la diplomatie par l’insulte. « Le Canada ne croit pas que les attaques ad hominem sont une manière particulièrement appropriée ou utile de gérer nos relations avec les autres pays », a déclaré la ministre Freeland, quelques heures après que le président américain Donald Trump eut désavoué le communiqué final du Sommet du G7, alors qu’il se trouvait à bord d’Air Force One, et qu’il eut mené la charge contre le premier ministre Justin Trudeau sur son compte Twitter.

Mais Mme Freeland n’a pas hésité à reprendre les propos du premier ministre qui ont soulevé l’ire du président. 

« La chose qui est vraiment une insulte, c’est la décision du côté américain d’imposer les surtaxes sur l’acier et l’aluminium canadien », un geste « illégal, injustifié et insultant », a réitéré la ministre Chrystia Freeland.

À ce sujet, la ministre Freeland a réaffirmé l’intention du gouvernement canadien de riposter aux mesures américaines en imposant des tarifs douaniers sur les exportations d’acier et d’aluminium et une panoplie d’autres produits en provenance des États-Unis à compter du 1er juillet.

« Nous faisons cela davantage avec regret qu’avec colère. Nous regrettons avoir eu besoin de prendre cette mesure, mais nous n’avons pas le choix », a-t-elle indiqué.

Des élus d’autres formations politiques ont donné leur appui au premier ministre, notamment le chef du Parti conservateur de l’Alberta, Jason Kenney, et le député néo-démocrate à la Chambre des communes Charlie Angus.

La volte-face de Trump

Après avoir approuvé le communiqué final du G7, samedi, le président y est allé d’une spectaculaire volte-face sur Twitter après avoir entendu les propos de Justin Trudeau, écrivant qu’il avait ordonné à ses représentants de ne pas signer le document.

Le premier ministre Justin Trudeau, lui, a refusé de commenter la situation, hier, alors qu’il était au Château Frontenac, à Québec, pour une série de rencontres bilatérales avec certains dirigeants des pays invités du Sommet du G7. À son arrivée et à sa sortie, il est passé en coup de vent devant les journalistes qui s’étaient massés dans le lobby. Il a néanmoins publié un message sur son compte Twitter. « L’accord historique que nous avons conclu au G7Charlevoix favorisera la prospérité des citoyens et l’économie, protégera la démocratie, préservera l’environnement et garantira les droits des femmes et des filles dans le monde. C’est ce qui compte », a-t-il écrit.

— Avec La Presse canadienne

Sommet du G7

Les médias du monde fustigent Trump

Le désaveu « sans précédent » qu’a opposé Donald Trump au communiqué commun signé au terme du Sommet du G7 a causé une véritable onde de choc mondiale, qui a rapidement résonné dans les principaux médias des pays ayant participé à la rencontre.

Et ce sont probablement les organes de presse américains qui ont servi les frondes les plus sévères au président.

Dans un texte intitulé  « Debacle in Québec » (« Débâcle au Québec »), le chroniqueur Paul Krugman, du New York Times, souligne que de tous les grands sommets internationaux, il n’y avait « jamais eu de désastre » comparable à celui de La Malbaie.

« Cela pourrait mener à une guerre commerciale, peut-être même à l’effondrement de l’alliance en Occident », poursuit-il. « À tout le moins cela affaiblira-t-il la réputation des États-Unis d’être un allié fiable pour les décennies à venir. »

« [Sa] vision du monde et des plus importants partenaires de son pays est tellement teintée de suspicion et de reproches qu’il n’a pas pu résister à ses impulsions de bagarreur, ne serait-ce que pour une journée », ont enchaîné Peter Baker et Michael D. Shear dans une autre analyse du même quotidien.

« Les insultes adressées à l’endroit de Justin Trudeau placent les relations canado-américaines à leur niveau le plus ouvertement hostile depuis la guerre de 1812 », peut-on y lire, dans une référence volontaire au faux pas du président américain, la semaine dernière, alors qu’il a injustement accusé le Canada d’avoir brûlé la Maison-Blanche il y a deux siècles.

Sur CNN, on note par ailleurs que les efforts des leaders internationaux pour composer avec le tempérament imprévisible du président ont échoué. 

« Les alliés des États-Unis se retrouvent avec un énorme problème. »

— Stephen Collinson, analyste pour CNN

Dans le Washington Post, la chroniqueuse de droite Jennifer Rubin a pour sa part estimé qu’à la lumière du comportement « atroce et irrationnel » affiché par le président Trump, « le démantèlement de l’ordre mondial en place depuis la Seconde Guerre mondiale ainsi qu’une potentielle crise internationale ne semblent plus si difficiles à imaginer ».

Comme c’est devenu la norme, Fox News a pour sa part pris la défense du président par l’entremise de son analyste politique Steve Hilton, déplorant que les élites « préfèrent l’ancien ordre établi parce que leurs riches amis et eux-mêmes en ont toujours profité » et qualifiant de « disgracieuses » leurs protestations « lorsque le président place les travailleurs en premier ».

Tirs groupés en Europe

En Europe, les critiques contre Donald Trump ont été pratiquement unanimes.

Le quotidien français Le Figaro a décrit le sommet comme un « fiasco », tandis que Libération a écrit que « Trump fout tout en l’air ». « Au lieu de l’adoucir, ce G7 au Canada semble avoir renforcé la conviction de Trump que son pays est traité injustement par le reste du monde et par les accords commerciaux négociés par ses prédécesseurs », a renchéri Libération.

« Trump vise-t-il la création d’un G3 avec la Chine et la Russie ? », a quant à lui lancé un texte d’opinion publié par le journal italien La Repubblica, tandis que The Guardian dénonçait le « mépris » de Trump pour ses alliés.

« Le langage désobligeant utilisé à l’endroit des leaders considérés par toutes les anciennes administrations comme les alliés les plus proches des États-Unis marque un contraste avec les mots d’espoir qu’il utilise à l’approche du sommet prévu avec Kim Jong-un », poursuit le quotidien londonien, en référence à la rencontre historique qui s’amorcera demain à Singapour entre Trump et son homologue nord-coréen. Le président américain a d’ailleurs quitté La Malbaie plus tôt que prévu afin de se rendre à Singapour, où il a atterri hier matin (heure de Montréal).

Pour sa part, le Frankfurter Allgemeine Zeitung, quotidien allemand, a repris à son compte une formulation de la chancelière Angela Merkel et souligné que l’approche humaine s’était avérée vaine. À ses yeux, la volte-face de Trump est « sans précédent dans l’histoire de la diplomatie ».

Sommet du G7

Des Québécois et  des Américains se prononcent

La Presse est allée à la rencontre de citoyens dans le Vieux-Montréal pour découvrir ce qu’ils ont pensé du comportement de Donald Trump au Sommet du G7.

SHELLY BRYANT, LIZ BRYANT ET KENDALL BRYANT

Iowa, États-Unis

Liz Bryant « Ce n’est pas vraiment surprenant qu’il dise ça et agisse ainsi, qu’il parle de cette façon. Plus rien de ce qu’il fait ou dit ne me surprend. Il montre à Trudeau son caractère. […] Il nous reste deux ans et demi [avant la fin de son mandat]. Nous, on compte les jours. On espère que ça se termine avant, mais il ne sera pas destitué. »

Shelly Bryant « Malgré l’ampleur que ça prend, ça ne me surprend pas. C’est ce qu’il fait : il rabaisse les gens, il ne veut avoir personne qui soit mieux que lui, alors il doit s’arranger pour faire sentir les autres insignifiants. C’est son programme. N’importe qui avec une moitié de cerveau ne devrait plus se soucier de ce que cet homme fait. »

Kendall Bryant « Je ne sais même pas quoi en dire… C’est juste embarrassant. »

RICHARD TESSIER ET JULIE RUEL

Boucherville

Richard Tessier « Ce qui se passe ces derniers temps est très inquiétant. De mémoire, c’est la première fois que je vois un président traiter un premier ministre de malhonnête de cette façon. On ne sait jamais à quoi s’attendre avec Trump, mais ça a atteint un niveau auquel je ne m’attendais pas. Si c’est une stratégie, elle est bien malhabile, sinon ça réserve des choses qui peuvent être très difficiles. S’il continue comme ça… C’est préoccupant à tout le moins. […] C’est aussi un peu insultant qu’il soit arrivé en retard en réunion. C’est de très mauvaise foi, très malhabile et très impoli. […] On va parfois aux États-Unis. On n’a pas plus de réticences à y aller, mais ce que ça a changé, c’est qu’on ne parle plus de politique, on ne parle pas de M. Trump, parce que je ne sais pas comment ça va être reçu. »

Julie Ruel « On évite d’en discuter. Même ailleurs dans le monde, lorsqu’on rencontre des touristes, on n’aborde plus ce sujet. »

HECTOR TORIZ

Montréal

« Il y a une démesure entre le poids économique des deux pays et Trump essaye de forcer une position de pouvoir. C’est pour ça qu’il veut faire les choses à son avantage. Il parle de se faire avoir, mais je ne pense pas que ce soit le cas. […] C’est un danger d’avoir des gens de plus en plus radicaux. On a souvent vanté que les États-Unis représentaient la liberté totale, mais on revient en arrière, lors de la Première Guerre mondiale : on ressort des anciens principes. En ce moment, il n’y a pas de danger tant que ça, mais sur le long terme, une telle puissance, ça peut devenir un danger. Tout ce que Trump met en lumière, ce sont ces risques. […] Avec quelqu’un comme ça, il faut rester diplomatique et gérer les relations d’individu à individu. »

FRANK LEROYER

Montréal

« D’abord, je trouve ça ridicule d’avoir fait un aller-retour, sans rester, c’est un peu n’importe quoi. Même si, venant de Trump, ce n’est pas surprenant. Mais ce qui est dommage, c’est que tout ce qui a été fait dans la relation entre le Canada et les États-Unis avec les autres [chefs d’État] avant, c’est revenu en arrière, à zéro, avec Trump. »

MARIE-STÉPHANE MOÏSE

Montréal

« Je vais aux États-Unis très souvent, deux fois par année. Ma mère est américaine naturalisée. Si ma mère n’y était pas, en tant que personne de couleur, j’aurais une réticence à y retourner. Le racisme là-bas maintenant est beaucoup plus in your face. Tandis qu’avant, avec Obama, les gens avaient une petite gêne. […] Il y a une crainte à avoir, selon moi. Je suis économiste de formation et je suis sûre qu’à court terme, des choses vont changer. Trump est en train de se mettre plusieurs pays à dos. Si on était les seuls, j’aurais plus d’inquiétudes. Mais là on parle aussi de la Chine, de l’Europe éventuellement. J’ai plus de crainte pour les États-Unis, pour ma famille là-bas, que pour nous. On va écoper d’une façon ou d’une autre, mais pas comme les États-Unis vont écoper en s’isolant du reste du monde. »

COLIN LEBEAU-MATHIEU

Montréal

« Il y a eu un consensus et ensuite une conférence de presse qui a fait mal tourner les choses… Je trouve que c’est une réaction assez standard de sa part. Ce n’est pas une grosse surprise. […] Je ne pense pas non plus qu’il y ait trop d’inquiétude à avoir pour les relations entre les États-Unis et le Canada. […] Je ne suis pas inquiet. »

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