Antonio Guterres

Du haut des Nations désunies

« Sans la coopération des États-Unis et de la Chine, il sera difficile de répondre au défi posé par la COVID-19. »

Il trône au dernier étage, le 38e, du célèbre bâtiment de verre, aujourd’hui désert. Dehors, un silence sinistre plane sur New York, épicentre de la pandémie avec ses quelque 20 000 morts sur plus de 80 000 victimes américaines.

Fin mars, l’ancien premier ministre socialiste du Portugal, à la tête des Nations unies depuis 2017, lançait : « Il est temps de confiner les conflits armés et de se concentrer sur le vrai combat de nos vies. » Il aurait voulu mener l’alliance contre la COVID-19 avec, pour armée principale, l’Organisation mondiale de la santé, mais il lui faut faire face à la défiance du président Trump.

À 71 ans, Antonio Guterres ne baisse pas les bras. Il sait que cette crise présente des risques pour la paix et la démocratie, mais il veut d’abord y voir l’opportunité de repenser un monde meilleur.

Rencontre à Manhattan avec le secrétaire général de l’ONU. Face à l’impossibilité d’organiser une réponse globale à la pandémie, il regrette un manque de leadership.

On observe un peu partout dans le monde, depuis le début de la crise de la COVID-19, des réflexes nationalistes. Êtes-vous inquiet ?

Oui, bien sûr. Je comprends que des restrictions soient nécessaires dans le cadre de la réponse à une pandémie comme celle-ci, mais ce qui est dramatique, c’est l’absence de stratégie commune pour combattre la maladie et réduire la transmission. Lors du dernier sommet du G20 – soit 80 % de l’économie mondiale et 90 % des victimes du virus à ce moment-là –, j’ai bien proposé un mécanisme de coordination pour une réponse globale. Malheureusement, chaque pays a opté pour sa propre stratégie. On en paie le prix en vies humaines et en emplois perdus.

Que réclamez-vous ?

Face à l’inévitable récession, il faudrait une réponse multilatérale à grande échelle, représentant au moins 10 % du produit intérieur brut mondial. Dans certains États qui en ont les moyens, c’est ce qui est en train de se passer. Mais les pays en développement n’auront pas la capacité de mettre en œuvre de tels plans de relance économique. C’est pour cette raison que nous avons besoin de soutiens additionnels, notamment celui du FMI.

Mi-mars, vous avez appelé à un cessez-le-feu mondial. Quel bilan en tirez-vous ?

L’objectif était de mobiliser toutes les énergies pour lutter contre la COVID-19. Impossible d’y parvenir si le monde est à feu et à sang. Mon appel a été approuvé par plus d’une centaine de chefs d’État et de gouvernement, plusieurs leaders religieux, dont le pape François, de nombreux représentants de la société civile et même par 16 groupes armés. Mais il est difficile de transformer les bonnes intentions en actions. Les suspicions sont très fortes. Certains acteurs compliquent le jeu. Parfois même des ingérences extérieures. Au Yémen, nous avons obtenu un cessez-le-feu temporaire de l’Arabie saoudite et nous développons le dialogue avec les autres parties prenantes au conflit. En Syrie, le cessez-le-feu se maintient, mais nous voudrions qu’il devienne permanent et global. En Libye, nous avons assisté à une escalade contraire aux intentions annoncées par les deux parties. En Afghanistan, nous faisons de notre mieux pour que l’arrêt des hostilités entre les États-Unis et les talibans se transforme en un accord entre le gouvernement et les talibans. Les échanges de prisonniers continuent, mais il y a encore des obstacles à surmonter.

Concrètement, que fait l’ONU pour lutter contre la pandémie ?

Nous intervenons essentiellement dans les pays en développement ou dans les zones de conflit. Dans 105 pays, l’Organisation mondiale de la santé [OMS] a distribué des équipements de protection personnelle et, dans 125 pays, des tests. Dans 52 pays, nous avons organisé des ponts aériens de solidarité qui, jusqu’à maintenant, ont permis de distribuer 1200 tonnes d’équipements médicaux. Nos agences ont lancé des plans d’action humanitaire pour les réfugiés et les personnes déplacées internes [forcées de fuir leur lieu d’origine]. La semaine dernière, nous avons lancé un appel mondial pour combattre les discours de la peur. La COVID-19 a provoqué un tsunami de haine et de xénophobie. Dans les rues, sur la Toile, des personnes d’origine asiatique ont été stigmatisées. Conformément au droit international, nous demandons aux réseaux sociaux de signaler et, le cas échéant, de supprimer les contenus racistes. Bref, nous avons mis en commun toutes les ressources des Nations unies pour agir dans un monde où, malheureusement, nous nous heurtons au problème de l’absence de leadership, même s’il y a des exceptions remarquables.

Lesquelles ?

Je pense notamment aux leaders européens à l’origine d’un projet [ACT, « Access to COVID-19 Tools »] visant à accélérer le développement et la production des médicaments et d’un vaccin. Nous avons réuni des États et des organisations de divers horizons autour de cette initiative. La semaine dernière, 7,4 milliards d’euros ont été levés, montant qu’il faudra multiplier par quatre ou cinq quand il s’agira de distribuer le vaccin de manière équitable. Cette première phase est un vrai succès. Je remercie les leaders de pays qui se sont engagés, notamment Emmanuel Macron, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, et Charles Michel, le président du Conseil européen, pour leur enthousiasme et leur bonne volonté. Quand leadership et pouvoir vont de pair, on obtient des résultats.

Les critiques de Donald Trump, qui accuse l’OMS d’être soumise à la Chine, sont-elles justifiées ?

L’action de l’OMS est essentielle, surtout pour les populations les plus vulnérables. Ceci étant, je suis d’accord qu’il faudra faire une analyse sérieuse du rôle et de l’action des différents acteurs nationaux et internationaux. Nous devrons comprendre comment ce virus est apparu et comment il s’est propagé.

Mais ce moment-là n’est pas venu. Pour l’heure, il faut mobiliser toutes les ressources pour sauver des vies.

Donald Trump accuse aussi la Chine d’avoir commencé par cacher l’épidémie, et d’être ainsi responsable de dizaines de milliers de morts. Qu’en pensez-vous ?

Encore une fois, il faudra analyser les responsabilités. Je note qu’au début le gouvernement chinois lui-même a reconnu qu’il y avait eu des problèmes. Certes, la pandémie a commencé en Chine, mais elle montre à quel point le monde n’était pas prêt… Ce n’est pas uniquement une question chinoise. Il faudra aussi comprendre pourquoi nos mécanismes de coopération sont si faibles.

Vous dites souvent que vous êtes un pont entre les nations. La relation entre la Chine et les États-Unis est exécrable, pouvez-vous restaurer le dialogue ?

Il est évident que ma capacité de réconciliation est très limitée. On le voit notamment au niveau du Conseil de sécurité, qui n’a pas été capable de trouver un accord pour appuyer ma demande de cessez-le-feu global.

Les États-Unis et la Chine ont un poids économique, politique et militaire qui les rend essentiels. Sans leur coopération, il sera très difficile de répondre au défi posé par la COVID-19.

Quand avez-vous parlé pour la dernière fois au président Trump et à son homologue chinois Xi Jinping ?

À l’un comme à l’autre, il y a quelques mois. Mais on maintient un contact régulier et très intense avec les différents niveaux de leurs administrations…

Pensez-vous pouvoir organiser l’assemblée générale annuelle des Nations unies ?

Il est peu probable qu’on puisse réunir à New York des milliers de représentants venus du monde entier ! Nous étudions cependant les différentes alternatives que nous offre la technologie numérique. Ce sera aux États membres de prendre une décision.

Après le choix de Donald Trump de couper les vivres à l’OMS, êtes-vous inquiet pour le budget de l’ONU ?

Il y a deux choses différentes:  le financement des différentes agences (OMS, UNICEF, UNESCO, etc.) et celui du secrétariat des Nations unies. Sur ce second point, nous avons des arriérés qui posent énormément de problèmes aux opérations de maintien de la paix. Dans certains cas, les pays qui reçoivent nos services ne peuvent compenser les retards de paiement des nations les plus riches. Donc c’est moralement et politiquement inacceptable. Il est important que tous les États paient leurs contributions à temps.

Craignez-vous que la pandémie se traduise par une réduction des libertés et le renforcement des mesures de traçage qui favoriseraient populismes et dictatures ?

Le risque existe, oui. L’abus de pouvoir est très facile. Quand il y a prétexte, il y a toujours tentation. Or les instruments numériques permettent désormais des contrôles inacceptables. Nous venons de publier un rapport sur les droits de l’homme qui met en garde contre la justification de l’autoritarisme, la réduction des libertés individuelles, celle de la presse… J’ai vécu dans ma jeunesse sous une dictature. Le moment le plus important de ma vie a été la « révolution des œillets » du 25 avril 1974. Je suis fier d’être portugais, fier de la démocratisation de mon pays, fier de sa décolonisation. Sachant ce qu’est la dictature, j’accorde une importance toute particulière à la vie en démocratie. Naturellement, rien n’est parfait, mais, sans liberté, il n’y a pas de société juste ni équitable.

Comment voyez-vous le monde de l’après-virus ?

Il peut sortir de la crise encore plus divisé qu’il ne l’est, avec des nationalismes exacerbés. Mais cette crise peut aussi servir de déclic. Imaginez demain l’apparition d’un nouveau virus se propageant aussi facilement que la COVID-19, mais avec le taux de létalité de l’Ebola [50 % en moyenne contre moins de 2 % pour la COVID-19] ! Nous serions totalement désarmés. Cette pandémie peut être l’occasion de rebâtir nos sociétés et nos économies, en prenant en compte les problèmes de santé publique, mais aussi de changements climatiques. C’est notre devoir commun.

Et vous, votre vie a-t-elle changé ?

En ce moment, je me rends au siège des Nations unies uniquement quand c’est nécessaire. Malheureusement, je ne peux plus voyager, et donc aller à Lisbonne, où vivent ma famille et ma mère, qui va bien. J’espère qu’elle fêtera son centenaire dans trois ans. On se parle tous les jours. La distance fortifie les rapports. On ne donne vraiment de la valeur aux choses que quand on en est privé.

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