Éditorial Ariane Krol

Rémunération des médecins
Non, ce n’est pas fini

Le premier ministre et son ministre de la Santé se sont employés, chacun de leur côté de l’Atlantique, à remettre le couvercle sur la marmite de la rémunération médicale cette semaine. Sans succès, et pour cause :  le sujet est loin d’être clos.

Québécois, soyez rassurés : vous n’avez pas de problèmes de vision ni de santé mentale. S’il vous a semblé que l’explosion des sommes consacrées à la rémunération des médecins ne s’est pas reflétée dans le niveau de service, votre perception était juste. Le nombre moyen de visites et de jours travaillés par médecin a même diminué entre 2006 et 2015, a révélé cette semaine l’analyse réalisée par l’équipe du chercheur Damien Contandriopoulos pour le regretté Bureau du Commissaire à la santé et au bien-être.

Le ministre de la Santé Gaétan Barrette a relativisé ces constats, faisant valoir que la période étudiée ne captait pas les effets de ses réformes – dont plus de 1 million de patients inscrits auprès d’un médecin de famille.

En visite officielle à Paris, le premier ministre Philippe Couillard a pour sa part défendu le caractère incitatif de la rémunération à l’acte, et mis en garde contre un changement pour un mode pour lequel il n’y aurait « plus d’incitatif à voir plus de patients. »

Affaire entendue ? Au contraire, la discussion commence à peine.

Elle se poursuivra certainement la semaine prochaine à la reprise des travaux à l’Assemblée nationale. Les trois partis de l’opposition auront l’occasion de réitérer leur promesse de recréer un poste de Commissaire à la santé, reprenant ainsi un engagement… des libéraux en 2003. 

Là-dessus, on peut leur faire confiance :  la fonction est toujours aussi pertinente, et l’engagement serait facile à tenir. Mais déchirer l’entente convenue avec les médecins spécialistes pour en obtenir une meilleure, comme plusieurs l’ont promis ? Plus facile à dire qu’à faire. Il ne faut pas sous-estimer la résistance des fédérations médicales, à plus forte raison si le gouvernement qui accède au pouvoir en octobre prochain est minoritaire. Le PQ de Pauline Marois, rappelons-le, n’avait pas réussi à obtenir l’étalement de leur rémunération.

« Cette entente de principe respecte la capacité de payer des Québécois », affirmait le communiqué du gouvernement Charest au sujet de l’accord conclu avec la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) en septembre 2007. On a vu ça le mois dernier, alors que le gouvernement Couillard a justifié sa nouvelle entente avec la FMSQ par la nécessité de régler la dette que Québec traînait envers les spécialistes depuis, oui, 2007.

La rémunération des médecins, on le voit, est un enjeu qui va bien au-delà de la prochaine échéance électorale.

Les plus jeunes médecins, comme les autres travailleurs de leur génération, veulent un certain équilibre, des congés parentaux, bref, ce qu’on définit aujourd’hui comme une qualité de vie. On ne reviendra pas en arrière, le système doit s’adapter. Et on ne peut pas se borner à former toujours plus de médecins, avec les coûts et les délais que ça implique. Il faut continuer à revoir l’organisation des soins, pour s’assurer qu’on utilise ces précieuses ressources là où elles sont irremplaçables  – ce qui nécessitera de revoir la rémunération des actes.

On n’en a pas fini non plus avec la part du budget de la Santé consacrée à la rémunération des médecins. Plus de 450 d’entre eux ont déjà signé la pétition des Médecins québécois pour le régime public. « On attend leurs chèques, on ne les a pas reçus encore », a ironisé le premier ministre, en oubliant un peu vite que ce n’est pas de leurs augmentations individuelles qu’il est question. C’est l’ensemble des hausses consenties aux fédérations que les médecins, résidents et étudiants signataires demandent de réinvestir dans le système. La nouvelle de ces « docteurs canadiens qui refusent leur augmentation » a fait le tour du globe. Un chroniqueur d’un magazine américain sur l’entrepreneuriat l’a même vantée comme un exemple de leadership.

On peut essayer de minimiser l’affaire tant qu’on veut. Reste que les obligations prises envers les médecins limitent la marge de manœuvre de l’État, et que ça reviendra sur le tapis chaque fois qu’un gouvernement manquera de ressources pour répondre aux besoins.

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