Chronique

Le rose et l’avenir

Voilà presque deux semaines que le budget fédéral « rose » a été déposé.

Deux semaines à lire des analyses et textes d’opinions sur cet ensemble de mesures pour encourager l’égalité entre hommes et femmes au Canada parce que c’est, selon le ministre des Finances, une bonne façon de faire grimper le PIB.

Deux semaines à chercher une raison d’être cynique, à trouver où est l’écran de fumée parce que dans le fond, tout cela, voyons donc, ne peut juste pas être aussi bien intentionné que ça en a l’air.

Deux semaines, donc, à douter, parce que les femmes, on est habituées à douter…

Mais voilà.

À part l’aspect électoraliste souligné, avec raison, par quelques commentateurs qui voient dans cet exercice budgétaire une façon de préparer le terrain pour le retour de l’équipe libérale aux prochaines élections prévues en octobre 2019 – comme lorsqu’ils ont été élus en 2015, les libéraux devancent largement les conservateurs chez les femmes, selon plusieurs sondages –, à part le grand trou béant des services de garde qui demeure le grand manque pour le reste du Canada, force est de constater que, eh bien, c’est presque un budget historique.

Mise en place de mesures pour garantir l’équité salariale dans les entreprises et organismes œuvrant dans des secteurs de compétence fédérale – banques, transports, télécommunications, ministères fédéraux. Enveloppe de 1,4 milliard de dollars sur trois ans pour la Banque de développement du Canada (BDC) pour investir dans les entreprises dirigées, fondées par des femmes. Enveloppe spécifique de 200 millions sur cinq ans pour investir dans les entreprises de techno pilotées par des femmes. Budget de 105 millions supplémentaires sur cinq ans pour les agences de développement régional pour des mesures d’aide spécifiques aux femmes. Augmentation à 15 % du pourcentage des PME fournisseuses du gouvernement fédéral devant être détenues par des femmes…

Et la liste continue.

Il y a aussi des mesures non financières, comme des programmes de formation de la BDC pour les femmes, et une incitation à augmenter le nombre de femmes au sein des boîtes de capital de risque…

Évidemment, il y a des questions qui restent à travers tout cela. Jusqu’à quel point peut-on agir pour obliger un changement dans les entreprises de capital de risque ? Pourquoi ne pas avoir profité de l’occasion pour changer la politique jugée généralement inefficace concernant les femmes à la direction des entreprises à capital ouvert, actuellement en troisième lecture devant le Sénat, et ne pas remplacer ça par quelque chose de plus dynamique ? À qui seront donnés les millions pour les nouvelles entreprises ? Les femmes auront-elles réellement accès à des capitaux pour des projets qui les intéressent, elles, et dont elles savent qu’ils correspondent à ce qu’un marché féminin peut apprécier ? Ou attendra-t-on qu’elles restent sur des terrains connus ? Prendra-t-on des risques, justement ?

Cela dit, peut-on s’entendre sur une chose ?

On part de tellement loin, n’est-ce pas exceptionnel que le Canada soit rendu là ?

Effacez de votre tête les images caricaturales du premier ministre en Inde et méditez plutôt sur ceci pendant une seconde : Brian Mulroney, Jean Chrétien ou Stephen Harper en train de promettre 1,4 milliard de la BDC pour encourager les femmes à lancer leurs entreprises.

Moi, j’ai l’impression d’avoir changé de planète.

Image encore plus folle : Kim Campbell en train de piloter une telle annonce. Ciel ! Là, on aurait hurlé. On l’aurait accusée de vouloir nous mener à la ruine. D’avoir détourné le gouvernement.

On en a fait, du chemin.

***

Pour les Québécois, les changements proposés par Ottawa sont moins frappants qu’ailleurs au pays.

Les améliorations du congé parental sont essentiellement destinées aux autres provinces. Ici, comme dans le dossier de l’équité salariale, on est en avance, on a déjà un tel congé. Et surtout, on est des années-lumière plus loin dans les services de garde. On a un programme public, ce que le reste du Canada n’a pas.

Si le gouvernement de Justin Trudeau et Bill Morneau veut réellement provoquer une croissance substantielle du PIB en faisant la promotion de la place des femmes sur le marché du travail, là est un bon, un essentiel filon.

Au Québec, on l’a vu, la mise sur pied du programme a amené des hausses marquées de l’emploi, surtout chez les mères seules qui dépendaient des transferts gouvernementaux. Suffisamment pour qu’on estime les retours fiscaux supérieurs aux investissements.

Il est temps que le reste du Canada embarque.

Mais il est temps aussi qu’on s’arrête deux secondes, pas plus, pour regarder en arrière plutôt qu’en avant et constater à quel point on en a fait, du progrès.

Et maintenant, poursuivons le boulot.

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