gilets jaunes

Les commerçants se préparent au pire

Vitrines placardées, boutiques fermées, appels au calme : dans la crainte d’une nouvelle manifestation à haut risque prévue aujourd’hui, Paris semblait retenir son souffle, hier après-midi, a constaté notre journaliste sur place.

PARIS — On l’annonce violente, voire explosive. Est-ce que ce sera le cas ? Personne n’osait jouer au devin hier, à Paris. Mais à quelques heures de la nouvelle manifestation de gilets jaunes prévue aujourd’hui, on se préparait de toute évidence au pire.

À la place de la Bastille, où l’on craint notamment du grabuge, plusieurs établissements ont profité de ce vendredi pluvieux pour placarder leurs vitrines.

Alors que la plupart ont opté pour de grandes feuilles de contreplaqué, la Banque de France, cible régulière des manifestations, a choisi de protéger ses fenêtres avec d’immenses plaques de métal, qu’une dizaine de « jobbers » s’affairaient à souder et à visser depuis au moins deux heures.

« On verra bien », a lancé le chef du chantier, en contemplant froidement la façade.

Il y avait dans l’air une atmosphère de ville assiégée, comme si l’on se préparait à une nouvelle invasion de Wisigoths. Image saisissante, avec laquelle contrastent les nombreux petits sapins de Noël installés sur les trottoirs en cette approche du temps des Fêtes.

À la demande insistante de la police, beaucoup de commerçants du quartier ont carrément pris la décision de ne pas ouvrir leurs portes aujourd’hui. Patron du Bistrot d’Antoine, sur la place Beaumarchais, Tino Berrera a même dû signer un document pour s’engager à « ne pas sortir » sa terrasse, « ou alors à [ses] risques ». Du jamais vu, dit-il, en ajoutant que cette fermeture obligée pourrait lui faire perdre « jusqu’à 4000 euros ».

Partout dans la rue Saint-Antoine, qui mène de la Bastille à l’hôtel de ville, c’est la même chanson triste de boutique en boutique. Pas d’ouverture aujourd’hui… ou alors oui, tant que ça ne dérape pas trop. 

« On ne va quand même pas jouer à Rambo. Si c’est le bazar, je ferme. »

— Majid, de la crémerie Beillevaire

Pas de « Rambo » non plus pour Didier Doucerain, qui compte fermer pour la journée. Gérant d’un kiosque à journaux près du métro Saint-Paul, il ne veut surtout pas risquer de perdre son fonds de commerce. « Si ça brûle, je perds 80 000 euros, dit-il. Alors plutôt perdre 1300 euros pour une journée. C’est dangereux, vous savez, on a beaucoup de sauvages, nous, ici. Ils tueraient pour un chewing-gum ! »

Bizarrement, même les habitants du quartier semblent sur le pied de guerre. C’est du moins le cas de Pierre Glickmann, qui entre à l’instant pour acheter son exemplaire du Figaro.

Pipe entre les dents, de vagues airs de Jean-Paul Sartre, ce septuagénaire bourru ne porte pas les gilets jaunes dans son cœur. « Tous des trotskystes », lance-t-il.

Mai 68 2.0

Les observateurs ont maintes fois souligné le caractère inédit du mouvement des gilets jaunes. Mais il est vrai que l’État semble actuellement dépassé par ce que certains surnomment le « Mai 68 2.0 ».

Loin de s’atténuer avec les promesses annoncées cette semaine par le premier ministre Édouard Philippe (gel temporaire de la hausse des taxes sur le carburant, entre autres), la colère semble même se propager, avec l’entrée en scène des lycéens, qui ont bloqué des dizaines d’établissements cette semaine en France.

Ainsi, difficile de savoir si les nombreux appels au calme lancés cette semaine par la classe politique, par des personnalités publiques (Bernard-Henri Lévy, Cyril Hanouna) et par nombre d’anonymes par l’entremise des médias sociaux auront l’effet escompté à Paris comme en province, où plusieurs manifestations sont prévues. 

89 000 

Nombre de policiers qui seront mobilisés aujourd’hui en France, dont 8000 à Paris (contre 4600 la semaine dernière), ce qui fait craindre le pire aux observateurs

« Le danger, c’est qu’il y ait des morts », s’inquiète Jean Petaux, professeur à Sciences Po Bordeaux.

Le politologue rappelle que, contrairement à ce qui se produit dans les manifs habituelles, les gilets jaunes ne sont pas encadrés, ni par un syndicat ni par un service d’ordre. Or c’est précisément cette anarchie, « comparable aux émeutes de banlieue », dit-il, que craignent les autorités, notamment à Paris, où les foyers s’annoncent multiples.

« Traditionnellement, on tient à distance les manifestants et on évite d’aller au contact. Mais là, ce n’est pas régulé. Ce sont les manifestants qui attaquent. C’est chacun pour sa gueule. Chacun casse son flic. La doctrine policière qui va être appliquée [aujourd’hui] va donc être d’aller au contact des manifestants et de taper dans le tas en espérant que les mecs vont prendre peur et reculer. Sauf que le risque, c’est qu’il y ait des bavures… »

Selon un sondage Odoxa paru jeudi, 77 % des Français disent encore soutenir les gilets jaunes, même si 59 % se disent de plus en plus « inquiets » et que 47 % trouvent le mouvement « violent ».

Gilets jaunes

Des pays inquiets pour la sécurité de leurs ressortissants

« Ne vous mêlez pas aux discussions et autres polémiques », « ne pas s’arrêter pour faire des photos ou des vidéos » : plusieurs pays européens ont conseillé la prudence à leurs ressortissants de crainte de nouvelles violences ce week-end à Paris, tandis que les Américains sont encouragés à faire « profil bas ». Et si la plupart des capitales se bornent à des appels à ne pas s’exposer, certains États ont carrément incité à remettre à plus tard des visites prévues pour aujourd’hui et demain dans la capitale française en raison de la fronde des gilets jaunes. Au Canada, le ministère des Affaires étrangères a averti qu’il existait « une forte possibilité d’actes de vandalisme et de violence » lors des manifestations prévues aujourd’hui en France.

— Agence France-Presse et La Presse

Un « monstre » ?

« Ces trois dernières semaines ont fait naître un monstre qui a échappé à ses géniteurs », a déclaré le ministre français de l’Intérieur, Christophe Castaner, pour qualifier la révolte des gilets jaunes. Sur les réseaux sociaux, principal vecteur d’organisation des gilets jaunes, certains mots d’ordre évoquent clairement un changement de régime ou un départ du président français Emmanuel Macron, toujours mutique, qui doit théoriquement s’exprimer au début de la semaine prochaine sur cette grave crise.

— Agence France-Presse

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