Meurtre au soleil

Il y a vingt ans, l’empereur du luxe était abattu sur les marches de son palais de Miami. Son compagnon se souvient.

L’été, il y a quelque chose de magique. La chaleur perce, la peau crame, on ne pense qu’à se jeter à l’eau. Gianni Versace, aussi puissant qu’il soit, éprouve ce genre de plaisir simple quand la température grimpe. Le 13 juillet, un vol commercial depuis New York dépose le couturier et son compagnon à Miami. « Gianni était heureux », nous confie pudiquement Antonio D’Amico.

Gianni et Antonio se complètent alors depuis quinze ans. Versace, couturier en vogue, a fondu pour ce mannequin insolent de beauté de 23 ans, après une représentation de La légende de Joseph à la Scala, en 1982. À la demande de Gianni, Antonio, invité par un ami commun, s’est assis à ses côtés lors du dîner qui a suivi. Depuis, Antonio dessine la collection sport de Versace, une deuxième ligne, et aide pour les costumes d’opéra… Il est même devenu le compagnon de Gianni. En 1995, dans une interview de Versace au bimensuel The Advocate, Gianni évoque publiquement une homosexualité qui n’est un secret pour personne, et le présente comme son partenaire. 

« C’était pour me protéger. On ne s’envisageait pas tel un couple gai, plutôt comme deux personnes qui s’étaient choisies pour être ensemble. On ne se serait jamais mariés », se souvient Antonio.

Cet été 1997, ils ont prévu de séjourner deux semaines en Floride pour décompresser. Miami, leur refuge. Gianni est tombé amoureux de la faune de South Beach au début des années 1990. En escale avant de décoller pour Cuba, une promenade a des allures de révélation. De jeunes hommes au corps sculpté déambulent, torse à l’air ; les chromes des Cadillac brillent… Ébloui par le spectacle, il en oublie Fidel et La Havane. De la joie, du sexe sans contrainte, de l’hédonisme en rollers… 

Amsterdam Palace

Miami explose la rétine de Gianni. « Il a repéré une maison et a appelé son frère, Santo, pour qu’il fasse les démarches afin de l’acquérir », dit Antonio. Un gosse qui exige un nouveau jouet. L’Amsterdam Palace, anciennement Casa Casuarina, 1116 Ocean Drive, seule résidence particulière de l’avenue en bordure de plage, est une demeure avec histoire. Créée par un architecte en 1930, elle est la réplique du palais du fils de Christophe Colomb à Saint-Domingue. Pour près de 3 millions, Gianni s’en empare. Puis l’empereur déverse des liasses pour la rénover, racheter l’hôtel adjacent, le Revere, creuser une piscine, ajouter une aile. L’endroit est immense, baroque, fou. Des vases sculptés du XVIe siècle, des consoles Empire en bronze doré, des enfilades de colonnes, des peintures d’anges dénudés, des plafonds aux fresques dignes de la Renaissance, une toilette à cuvette en or, des bustes en marbre… La Casa déborde. 

« Et vous n’avez pas vu Milan ! Gianni n’aimait pas l’argent, mais il appréciait de posséder des objets. Il construisait son monde, se vengeait aussi de ceux qui l’avaient méprisé. À peine la décoration achevée, il se mettait en quête d’un autre lieu. »

— Antonio D’Amico

Antonio décrit un homme pressé, boulimique d’achats, de vie, de création, de tout, comme s’il pressentait que le temps viendrait à manquer… « Je lui répétais d’arrêter, de se reposer, mais sa tête bouillonnait. La nuit, il me réveillait pour parler de ses idées. » 

L'opulence incarnée

Le rythme d’un créateur de mode connaît des pics et des ralentissements, en fonction des collections. Avec Versace, maître des couleurs et de l’outrance, rien ne se passe jamais comme prévu. Le petit Calabrais sans fortune, fils prodige d’une mamma couturière et d’un père vendeur de charbon, orchestre des shows flamboyants avec ses copines top models Cindy, Claudia et Naomi. Il incarne l’opulence. 

Spectaculaire, sexy à la lisière de la vulgarité, la femme Versace a la cuisse libre et le sein rebondi, des formes, de l’allure. Elle domine en ayant l’air soumise. Gianni sort d’une intense période de labeur, il a dessiné la saison automne-hiver du prêt-à-porter masculin au mois de juin, à Milan, sans oublier la couture.

Maurice Béjart, un proche, chorégraphie le défilé « homme » à Florence, début juillet. Naomi Campbell, un faux revolver à la main, tire et abat un mannequin mâle. 

À Paris, le 7 juillet, la couture se veut plus sobre, des croix byzantines parsèment les robes aux teintes sombres. Les coups de feu, les symboles religieux… est-ce la mort qui rôde ? 

Antonio secoue le menton : « Rien de prémonitoire ! Gianni avait visité une exposition sur le thème byzantin avec son amie la journaliste Ingrid Sischy, et l’envie a germé. Quant au revolver, c’est une mise en scène de Béjart. » 

Au Ritz, écrin du défilé et abri habituel des nuits parisiennes de Gianni et Antonio, l’ambiance est à la fois joyeuse et studieuse. Le matin, le couple chine des antiquités avec Francesco, un ami connaisseur. Privilège des grands de ce monde, les magasins ouvrent rien que pour eux, avant les horaires réservés aux gueux. Quand Gianni débarque, comment résister ?

Collectionneur d'objets

L’homme dont l’emblème est une tête de Méduse meuble comme il respire la villa Fontanelle à Côme, le penthouse à New York, l’ancien palazzo des éditeurs Rizzoli à Milan, la Casa de Miami. Il amasse et envoie les objets dans ses forteresses, temples d’un violent goût maximaliste. 

« Je lui apportais de la sérénité, du calme. Nous étions casaniers. Plutôt que les dîners de gala, on préférait les soirées popote. Gianni dévorait les journaux, il était obsédé par ce que faisaient les autres. Moi, je regardais le sport. » 

— Antonio D’Amico

Les bonnes critiques à peine publiées, tous deux quittent la France en Concorde, direction New York. Pas de rendez-vous, rien de spécial. Ils baguenaudent au musée, achètent les quotidiens italiens. Gianni fait des emplettes dans des boutiques de SoHo. 

L’entrée en Bourse de l’empire Versace, en septembre, ne le turlupine pas outre mesure. Santo a réglé les ultimes détails avec la banque d’affaires Morgan Stanley. 

Sa nièce, Allegra

« Gianni souhaitait diversifier le groupe, assurer sa pérennité, même si la famille aurait conservé la majorité des parts. Allegra incarnait l’avenir, mais il ignorait si elle serait douée de capacités artistiques. Si ce n’était pas le cas, Gianni n’excluait pas de nommer un créateur extérieur », souligne Antonio.

Gianni gâte Allegra, sa nièce, qu’il surnomme « ma princesse ». Il la glorifie, la dévisage comme sa plus belle création. Elle l’admire comme un merveilleux mentor. Gianni la verra peut-être en août, dans la villa des bords du lac de Côme. En attendant, elle reste à Milan avec son père, l’ancien mannequin Paul Beck, et sa mère, Donatella, la petite sœur de Gianni. 

Une relation fusionnelle les lie, elle et Gianni. « Personne ne pouvait s’immiscer entre eux. Au début, nos rapports étaient cordiaux. Sans doute Donatella pensait-elle que notre histoire ne durerait pas. On partageait des Noëls… Elle avait besoin de reconnaissance, il essayait de lui en offrir. Elle avait voulu saluer les gens après un défilé de sa ligne Versus. Gianni en riait… C’était lui, le génie. Punto ! » 

Après trois jours, Gianni et Antonio s’extirpent de la Grosse Pomme pour Miami, sixième ville la plus meurtrière des États-Unis.

Une existence tranquille

Soupçonnent-ils seulement cette fureur sous-jacente ? Miami, quand on est très riche, très connu, c’est la nouvelle attraction branchée. Voilà belle lurette que la ville a enterré sa réputation de cité balnéaire pour retraités, mafieux et anticastristes énervés. La copine Madonna, qui a largué la vieille Los Angeles, vient déguster des pizzas à la Casa, Stallone se pointe en voisin, Elton, Sting, tous sont les bienvenus. 

« Les fêtes, il y en avait, bien sûr. Madonna a célébré son anniversaire chez nous… Mais nous menions une existence tranquille »

— Antonio D’Amico 

Une biographie non autorisée de Maureen Orth rapporte que Versace fréquentait des boîtes de nuit gay. Antonio dément. Gianni, diagnostiqué en 1996 d’une tumeur maligne située sur le nerf facial, à côté de l’oreille, sortait d’une période difficile, noire. « Entendre le mot “cancer” pousse à réfléchir. Il avait subi une radiothérapie, la guérison l’a soulagé et il a repris son rythme de travail frénétique.  »

Antonio sourit lorsqu’il évoque le grand projet de Gianni, cet été-là, toujours cette obsession : « Grâce à Diana, le prince Charles lui avait trouvé une superbe maison à Londres, historique, classée. Il allait signer l’achat. » Une de plus pour Gianni, collectionneur écrasant, épuisant, même s’il se fatigue vite et se couche rarement après 22 h. 

Les deux compagnons se renseignent sur le programme du cinéma local de Miami Beach, ce 14 juillet. Va pour Contact, film de science-fiction avec Jodie Foster, à 17 h. Un ami les accompagne. Gianni aime bien ; Antonio, moins. Il éprouve une angoisse diffuse. Ils dînent et se couchent. Le lendemain, la Casa bruisse d’un silence serein. Le majordome s’active tandis que le cuisinier, Charles, prépare le petit déjeuner. Antonio s’apprête à jouer au tennis avec un voisin. Gianni, lui, déteste le sport. Il part seul, en short, chercher sa drogue au News Cafe : la presse. Gianni Versace va revenir avec Vogue, People, Newsweek, Entertainment Weekly et The New Yorker. Mais à 8 h 40, deux sons secs et forts déchirent la torpeur. Des bruits qui ressemblent à des tirs. Ils proviennent de derrière le portail siglé de têtes de Méduse. L’été s’achève. 

Versace est la cinquième et dernière victime de Cunanan

Le soir même, un nom est lâché en pâture par Richard Barreto, le chef de la police de Miami : Andrew Philip Cunanan, un Californien de 27 ans, sans lien apparent avec Versace. Dès le lendemain, l’envoyé spécial du FBI Paul Philip surenchérit  : «  Il est armé et très dangereux. Il fréquente surtout les lieux de rencontre des homosexuels mais, avec lui, tout le monde est menacé.  »

Le tueur, identifié comme récidiviste, s’est évaporé dans la nature. C’est la vidéosurveillance du Tides Hotel, situé près de la villa, qui l’a trahi. Et son portrait-robot, blanc, 1m78 pour 77 kg, correspond bien à la description des témoins. Une semaine plus tôt, il avait intégré la liste des «  dix criminels les plus recherchés  » du FBI. Ses agents sont sûrs d’avoir affaire au spree killer, le tueur en rafale, qu’ils traquent depuis le 27 avril. Date à laquelle Cunanan a commencé un road-trip sanglant d’une côte à l’autre du pays. Sa première victime, Jeffrey Trail, est retrouvée le crâne défoncé à coups de marteau dans l’appartement de David Madson, l’amant de Cunanan, à Minneapolis. Quelques jours plus tard, c’est le corps de Madson qui est repêché dans un lac de la région. Nouvelle découverte macabre dès le lendemain, le 4 mai, dans l’Illinois  : un riche agent immobilier de 72 ans a été assassiné avec un sécateur. Le 9 mai, à 2000 km de là, dans le New Jersey, un gardien de cimetière devient la quatrième proie de Cunanan. 

Abandonné par son père, étudiant raté en histoire, Andrew est décrit comme un beau parleur aux personnalités multiples qui rêvait de luxe et qui a su se faire une place dans les milieux huppés. Pour sa mère : « Un prostitué de première classe. » Qui vivait aux crochets de riches amants et aurait désormais pour cible d’autres personnalités du show-business. 

Le FBI ouvre l’une des plus grandes chasses à l’homme qu’aient connues les États-Unis : 400 agents fédéraux sont lancés aux trousses du tueur. Son portrait est placardé partout : 10 000 $US de prime pour une information déterminante. Concernant son mobile, les interprétations s’accumulent : Cunanan connaissait Versace et n’aurait pas supporté d’avoir été éconduit par le couturier… Cunanan, qui prétendait avoir contracté le sida, aurait juré de se venger des homosexuels… Sur la foi des personnes qui l’ont connu, les experts psychiatriques, eux, décrivent un psychotique en proie à la paranoïa. 

À 8 h 40, le 15 juillet, il suit Versace depuis le News Cafe où celui-ci est allé acheter les journaux. Alors que le couturier monte les marches de sa villa, Cunanan sort un calibre .40 de son sac, vise et tire deux fois à bout portant. Une balle atteint Versace à la joue, l’autre à la nuque. Le tueur détale. Paniqué, il trouve refuge dans une maison flottante de la « crique indienne » de Miami. Le 23 juillet, alors que le house-boat est encerclé par la police, il retourne son arme contre lui. Un coup de feu dans la bouche met fin à huit jours de cavale. Et à tout espoir d’obtenir un jour des réponses. 

— Arthur Loustalot

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