Alpinisme

L’Everest comme une promesse à sa fille

Le 22 mai, à 5h02, Mario Cantin a réussi à atteindre le sommet de l’Everest, toit du monde, pour y déposer la photo de sa fille Mélanie, morte à 19 ans dans un accident de voiture. L’expédition, qui a été plus laborieuse que prévu, l’a transformé. À jamais.

« Quand Mélanie est décédée il y a 15 ans, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Il fallait que je donne un sens à cette dure épreuve, confie-t-il. J’étais déjà sportif, alors j’ai décidé de m’attaquer aux plus hautes montagnes de chacun des continents pour y toucher les pieds de ma fille, y déposer sa photo. C’était pour moi une façon de survivre, de m’aider à faire mon deuil. »

Dans les dernières années, il a gravi le mont McKinley (aujourd’hui appelé Denali), l’Aconcagua et le Kilimandjaro. Dans sa quête spirituelle, l’Everest apparaissait comme un géant à franchir, une étape cruciale. « Je m’y prépare depuis 15 ans. C’est une promesse faite à ma fille. »

L’homme, haut dirigeant de la Banque Nationale, a quitté le Québec le 21 mars après une rigoureuse préparation. « J’avais fait mes devoirs. Pendant deux ans, je me suis entraîné intensivement, entre 15 heures et 25 heures par semaine. J’ai fait quatre traversées de Charlevoix. Je m’entraînais pendant 12 heures à monter et descendre le mont Tremblant avec 50 lb sur le dos. »

Ennuis durant l’ascension

La montée de l’Everest, ou Chomolungma comme on l’appelle au Népal, se déroulait tel que prévu. Après quelques semaines d’acclimatation, d’allers-retours entre les camps 1, 2 et 3, ça y était presque. « Après six semaines, j’ai malheureusement eu une infection aux yeux, j’étais dans un piteux état. J’ai dû redescendre au camp de base », raconte M. Cantin. Il a été confiné dans sa tente pendant quatre jours pour ne pas contaminer autrui.

Son système immunitaire affaibli, il a contracté une sévère toux. « C’est la toux de l’Everest, elle m’a frappé comme un camion. Elle touche un grimpeur sur trois. J’ai été incapable de dormir pendant plusieurs nuits. » Il s’est rendu au camp 1 avec difficulté. « C’est là que j’ai vécu un réel lâcher-prise. J’ai entendu ma petite me dire : “Papa, ça fait 15 ans, je suis correcte. Je vais bien, occupe-toi de toi et fais tes propres rêves”. »

Accompagné de son sherpa, Mario Cantin est redescendu vers le camp de base. « En chemin, alors qu’on était sur une cascade de glace, on a vu une avalanche. Nous nous sommes cachés derrière un bloc de glace. C’était la roulette russe. On a vu passer la queue de l’avalanche et j’ai vu la peur dans les yeux de mon sherpa. Je me suis dit : c’est comme ça que ça finit. »

Ne pas abandonner

Avant de quitter le Québec, Mario Cantin s’était rendu à son bureau, un dimanche. Il avait rangé dans une boîte ses effets personnels. Comme s’il ne reviendrait pas. « Quand on fait de la haute montagne, il y a toujours des risques d’y rester. Je ne veux pas mourir, mais j’ai vécu un lâcher-prise sur la vie assez solide. »

Ses proches sont toujours craintifs lors de ses départs. « Ils voient comment je change pour le mieux à travers ces expériences, ce que ça m’apporte. Quand je ne vais pas bien, je mets mes espadrilles et je sors courir. Bouger est ma thérapie », dit le cofondateur de l’organisme d’aventures thérapeutiques Sur la pointe des pieds.

Le pire n’est pas survenu. Au contraire.

« Je suis assez déterminé. Après une semaine de repos, à manger du riz et de la soupe, je suis reparti. »

— Mario Cantin

Cette fois a été la bonne. Il a atteint le sommet et y est resté pendant une heure. Il n’a pas eu ce sentiment d’euphorie qu’ont plusieurs grimpeurs. « Je l’avais eu un mois avant lors de mon lâcher-prise et tout au long de l’ascension. J’ai déposé la photo de ma fille, mais je n’étais plus là pour les mêmes raisons. Je n’allais plus la rejoindre, elle m’accompagnait déjà. »

Mario Cantin est revenu au Québec riche d’un nouvel apprentissage. « Tout le monde a son Everest. La relation que j’ai avec la montagne, avec le lâcher-prise et l’atteinte de mes objectifs est à un autre niveau. On peut s’attaquer à ce qu’on contrôle, on peut tripper dans le processus même sans l’atteinte de l’objectif. Et si on trippe durant processus, la réussite n’est qu’une prolongation du bonheur. »

Vers de nouveaux rêves

À peine revenu au boulot, l’homme qui dirige 300 employés se prépare déjà pour le Ironman de Mont-Tremblant. Le jour de notre entrevue, la semaine dernière, il était dans la piscine dès 6 h. Il a le privilège de dormir peu, d’avoir beaucoup d’énergie. Il a aussi développé une façon de ne jamais mettre ses priorités de côté. « Dans mon horaire chargé, si je ne peux m’entraîner au moment prévu, je n’annule jamais, je déplace. J’ai un déjeuner d’affaire ? Je vais nager le soir de 21h à 23h. »

Il faut se donner les moyens de rêver, croit-il. « Pour cela, on doit compter sur des sherpas, des gens qui nous épaulent. »

Il peut lui-même compter sur l’appui inconditionnel de sa conjointe, de ses deux enfants. « Mon fils Anthony m’accompagnera d’ailleurs lors de ma prochaine ascension, celle de l’Elbrouz l’an prochain. Ce sera spécial parce que, cette fois, ce sera lui qui ira déposer la photo de sa sœur au sommet. »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.