Élections provinciales

Où vont les chefs ?

François Legault est en mode offensif. Philippe Couillard et Jean-François Lisée tentent de sauver les meubles. Manon Massé concentre ses efforts. Une analyse des circonscriptions visitées par les quatre chefs depuis le déclenchement des élections en dit long sur leur stratégie de campagne. « Les chefs se déplacent là où leur présence peut faire la différence, sinon, c’est une cartouche perdue », affirme le politicologue Jean-Herman Guay. Bilan de mi-campagne de l’itinéraire des chefs.

François Legault

Chef ded la CAQ

À l’offensive

À suivre l’autocar de campagne de la Coalition avenir Québec (CAQ), on constate que son chef François Legault cherche à multiplier les gains le 1er octobre. Depuis le déclenchement des élections, à peine 5 de ses 65 arrêts de campagne ont eu lieu dans des circonscriptions où son parti l’avait emporté en 2014. « La CAQ détenait 17 % des sièges à la dissolution, mais son chef a passé seulement 8 % de son temps dans ces circonscriptions. On voit que le parti a adopté une formule relativement agressive », observe Jean-Herman Guay, professeur de science politique à l’Université de Sherbrooke. Il note que la CAQ semble convoiter davantage des circonscriptions bleues du Parti québécois (PQ) que rouges du Parti libéral (PLQ). Les données indiquent que François Legault a concentré beaucoup de ses efforts en banlieue de Montréal. Pas moins de 35 % de ses arrêts ont eu lieu dans le 450, principalement sur la Rive-Sud. Le chef caquiste s’est toutefois peu rendu dans l’île de Montréal, où il a fait seulement trois arrêts.

Philippe Couillard

Chef du PLQ

Prudent

La campagne libérale joue de prudence depuis le 23 août. Plus des trois quarts de ses sorties en campagne ont eu lieu dans des circonscriptions ayant voté pour le PLQ en 2014. « Ils occupaient 54 % [des sièges], alors ils sont vraiment dans la prudence, cherchent à consolider ce qu’ils ont », constate Jean-Herman Guay. Philippe Couillard s’est peu aventuré en territoire caquiste, y faisant seulement deux arrêts depuis le début de la campagne. Le chef libéral a consacré la majorité de son temps dans l’est du Québec et dans le centre de la province. « Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ils ne sont pas juste venus à Montréal. Ils ratissent très large, ils veulent apparaître comme un parti à l’échelle de tout le Québec, qu’on ne leur reproche pas de s’être cantonnés à l’électorat anglophone ou allophone. Au contraire, même », note M. Guay. En effet, le chef libéral a peu fréquenté la région de Montréal, y faisant à peine six arrêts, dont un seul dans l’île. « Ce sont des secteurs où le parti l’emporte avec des majorités substantielles, alors à quoi bon convaincre des circonscriptions déjà convaincues ? », dit le politicologue.

Jean-François Lisée 

Chef du PQ

Hyperactif

Les journalistes l’avaient noté, mais les chiffres le confirment : le chef péquiste a commencé la campagne sur les chapeaux de roue et garde le pied sur l’accélérateur. Jean-François Lisée est de loin le chef ayant fait le plus de sorties, avec 73 arrêts. « M. Lisée pourra dire qu’il a tout fait si les choses vont très mal en fin de campagne, qu’il a mis les bouchées doubles », constate Jean-Herman Guay. Reste que le chef péquiste apparaît sur la défensive lorsqu’on analyse les circonscriptions visitées. Il a passé la majorité de son temps dans des secteurs où le PQ l’a emporté en 2014. « On sent vraiment une volonté de conserver des sièges parce que les péquistes sont chez eux 59 % du temps. Ils sont extrêmement prudents, jouent les valeurs sûres. Ils sont peut-être habités par la peur de dégringoler, une crainte nette de perdre beaucoup de terrain », analyse M. Guay.

Manon Massé

Co-porte-parole de QS

Efforts concentrés

Contrairement à ses adversaires qui semblent chercher à visiter le plus d’endroits possible, Manon Massé concentre ses efforts dans quelques lieux stratégiques. Elle a ainsi visité 24 circonscriptions depuis le début de la campagne, contre une quarantaine en moyenne pour ses trois adversaires. Ainsi, plutôt que faire un ou deux arrêts par circonscription, la co-porte-parole solidaire passe parfois des journées complètes dans le même secteur. « Que Québec solidaire ait une approche très ciblée est logique parce que leur ambition n’est pas tant de former le gouvernement, mais d’augmenter leur [députation]. S’ils passent de trois à six députés, ce serait fantastique pour eux », dit Jean-Herman Guay. Souvent accusée d’être limitée à Montréal, la campagne solidaire a pris soin de visiter plusieurs régions du Québec. « Ils veulent montrer qu’ils ne sont pas juste à Montréal, qu’ils sont capables de dépasser la ligne orange, qu’ils sont québécois, dans le sens large du terme », observe M. Guay. Le politicologue note toutefois que les solidaires ont pris soin d’éviter les secteurs où la CAQ domine dans les intentions de vote.

points chauds

Mis bout à bout, les itinéraires des chefs mettent en lumière les luttes les plus chaudes en vue du 1er octobre. En faisant abstraction des circonscriptions des chefs, les électeurs de Taschereau ont été les plus courtisés depuis le début de la campagne. Les quatre chefs y ont défilé à 12 reprises au total. Déterminé à conserver ce bastion péquiste, Jean-François Lisée s’y est rendu à quatre reprises, soit autant que François Legault, qui semble espérer une percée caquiste au centre-ville de Québec. Les chefs ont aussi fait les yeux doux aux électeurs de Sherbrooke, qui ont reçu 11 fois la visite des autocars de campagne. C’est étonnamment Québec solidaire qui s’y est rendu le plus souvent, ses six arrêts illustrant les efforts concentrés de Manon Massé. Enfin, les circonscriptions de Brome-Missisquoi et de Trois-Rivières ont aussi reçu beaucoup d’attention. À noter, depuis le début de la campagne, 88 des 125 circonscriptions ont reçu au moins une fois la visite d’un des quatre chefs.

Trois chefs en danger ?

L’itinéraire des chefs révèle que trois d’entre eux semblent craindre pour leur propre siège. Élue en 2014 avec seulement 91 voix, Manon Massé a fait 11 arrêts dans Sainte-Marie–Saint-Jacques. Jean-François Lisée a aussi passé beaucoup de temps dans Rosemont, y faisant neuf arrêts. « Pour le PQ, il y a un enjeu avec Vincent Marissal [candidat-vedette de QS], mais il y a aussi un enjeu symbolique si le chef devait perdre dans sa propre circonscription », note Jean-Herman Guay. Enfin, le sondage de cet été qui plaçait Philippe Couillard en difficulté dans Roberval semble avoir incité le chef libéral à consacrer plus de temps à sa circonscription – celui-ci y ayant fait cinq arrêts de campagne. À l’inverse, premier dans les sondages et semblant bien confortablement en selle dans L’Assomption, François Legault est le seul chef à ne pas avoir encore visité sa propre circonscription depuis le début de la campagne.

Méthodologie

Depuis le début de la campagne, La Presse compile les circonscriptions visitées par les chefs des quatre principaux partis. Seules les activités de campagne – annonces, bains de foule ou événements partisans – ont été comptabilisées. Pour éviter de multiplier par deux les données pour Québec solidaire, nous avons uniquement tenu compte des arrêts de Manon Massé, celle-ci étant candidate au poste de premier ministre. « Il y a évidemment des limites à ce genre d’exercice, souligne Jean-Herman Guay. Le vote est tellement multifactoriel : il y a la texture sociodémographique de la circonscription, la force des adversaires, les vedettes locales, la capacité à faire de bonnes images pour les médias. L’analyse des déplacements des chefs est donc une information parmi d’autres, mais c’est quand même parlant. Ça démontre que ça suit une logique électorale. »

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