EN ROUTE VERS LES ÉLECTIONS

L’habitant

J’ai pris l’habitude avec mes plus jeunes de faire un voyage quelque part au Canada immédiatement à la fin des classes. Dans mon ordre des choses, Percé se visite avant Paris, Regina avant Rome et Moncton avant Madrid.

Pas qu’ils dansent toujours de joie lorsque je leur annonce la destination, mais avec le temps, ils ont adhéré au programme. Ils savent aussi que comme le Canada ne compte que 10 provinces le plan paternel connaîtra son aboutissement dans trois provinces !

Les deux solitudes nous accompagnent souvent durant nos déplacements – l’an dernier, les versions plutôt contradictoires du rôle de Louis Riel étalées au musée Riel de Saint-Boniface et à celui de la GRC à Regina pouvaient laisser perplexe. Mais ce n’est pas que dans le reste du Canada que des solitudes se côtoient. Les régions et les grands centres que sont Québec et (surtout) Montréal vivent souvent dans des univers parallèles au reste du Québec.

Le phénomène des régions et de l’importance de les préserver revient à la surface tous les quatre ans. Les partis proposent une multitude de mesures pour permettre aux régions de s’épanouir.

Je ne prétends pas qu’elles sont ignorées entre les élections, mais l’importance de gagner des circonscriptions oblige les partis à se démarquer.

En février dernier, le gouvernement Couillard a tenu un sommet sur le transport aérien régional au cours duquel de nombreux intervenants régionaux rappelaient les coûts prohibitifs pour se déplacer en avion. L’achat de billets pour me rendre à Mont-Joli avant d’entamer le tour de la Gaspésie en 2016 m’avait d’ailleurs sonné. À la suite du sommet, Air Canada a accepté de revoir sa grille de tarification et le gouvernement a proposé des mesures pour faciliter l’entrée de nouveaux opérateurs.

Plus récemment, Desjardins a dû expliquer certaines mesures touchant ses services bancaires en région. La seule évocation d’une possible modification à un service offert en région peut entraîner des réactions que l’on pourrait qualifier d’irrationnelles du haut de nos perchoirs à Montréal. Mais le sont-elles vraiment ? Ce que de nombreux Montréalais tiennent pour acquis prend souvent la forme d’une traversée du désert pour certains de leurs concitoyens ailleurs au Québec.

Je demeure toujours sur mes gardes lorsqu’un gouvernement décide d’enfiler des habits d’entrepreneur. Mais je crois qu’il a aussi une mission d’intervenir pour assurer un minimum de services. 

Québec ne peut pas forcer un transporteur aérien ou une institution financière à offrir des services dans chaque communauté du Québec. Mais le gouvernement peut choisir de subventionner en partie un service ou se servir de son poids significatif dans le secteur de l’approvisionnement pour diriger certains investissements en régions. Il pourrait décider, par exemple, de lier un contrat d’approvisionnement important pour ses services de téléphonie ou en technologie avec l’obligation de fournir des services connexes à une ou plusieurs régions.

Au-delà des services essentiels, l’État a aussi un rôle primordial à jouer dans l’économie régionale. Le développement régional peut se faire de différentes façons. Le hasard peut faire qu’une Zita Cobb – la millionnaire canadienne qui a ouvert les yeux du monde sur l’île de Fogo au large de Terre-Neuve – décide d’investir des sommes considérables dans une région éloignée.

Mais comme le hasard n’est pas une politique crédible de développement économique, les régions ont absolument besoin de l’aide des gouvernements pour agir comme levier dans l’élaboration de projets structurants.

J’entends déjà les hurlements « en ville » – le nombre de projets désastreux en région où les dépassements de coûts et l’absence de véritables retombées frisaient l’indécence n’est-il pas déjà élevé ? Peut-être – , mais Montréal et Québec n’ont pas le monopole des ouvrages publics terminés à l’intérieur des enveloppes budgétaires. Et les erreurs du passé ne doivent pas obscurcir une évidence : certaines régions vivent des défis démographiques et économiques inquiétants.

J’espère que la prochaine campagne donnera lieu à un débat sur l’avenir de nos régions. Au-delà des infrastructures nécessaires pour y encourager des investissements, il est question aussi de dignité. Mon Canada sans ses deux solitudes ne serait pas le même. Mon Québec sans ses régions non plus.

* Banquier, Michael M. Fortier a été ministre dans le gouvernement de Stephen Harper

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