Services de garde

Où sont les grands ?

Dans les écoles du Québec, à peine 14 % des élèves de sixième année fréquentent régulièrement le service de garde. Quand la cloche sonne vers 15 h, ces jeunes quittent la clé au cou, jugeant les activités proposées trop « bébé ». Les enfants de 10, 11 et 12 ans peuvent pourtant être drôlement enthousiastes, si on s’intéresse vraiment à eux. La Presse vous transporte dans des services de garde populaires auprès des grands. Un dossier de Marie Allard

Services de garde

Moins de grands, mais pourquoi ?

Au Québec, près de 60 % des élèves de maternelle fréquentent régulièrement le service de garde de leur école. En sixième année du primaire, ce taux dégringole à 14 %, d’après des calculs faits par La Presse à partir de données du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES). Vers 15 h, quand la cloche sonne, la vaste majorité des enfants de 10 et 11 ans rentrent donc à la maison. Par soif de liberté ou… ennui devant des activités conçues pour les petits ?

Le ministère de l’Éducation semble peu se préoccuper de ce qui se passe après la classe. « Les services de garde en milieu scolaire sont offerts en dehors des périodes de dispensation de services éducatifs, rappelle Esther Chouinard, responsable des relations de presse au MEES. Ainsi, leur fréquentation par l’élève relève du libre choix des parents. »

« À mesure qu’ils vieillissent, les élèves gagnent en autonomie, ce qui pourrait expliquer que davantage de parents choisissent qu’ils ne fréquentent pas le service de garde », poursuit Mme Chouinard.

C’est vrai, les enfants de 10 ou 11 ans sont parfaitement capables de se préparer une collation, puis de faire leurs devoirs… ou de jouer aux jeux vidéo. « On les qualifie de préados, observe Diane Miron, présidente de l’Association québécoise de la garde scolaire. Ils veulent leur indépendance. Quand ils sont en sixième année, leurs parents souhaitent aussi développer leur autonomie, étant donné qu’ils iront au secondaire l’année d’après. »

Pour économiser

Les départs hâtifs de l’école permettent en prime aux familles d’économiser. Le coût du service de garde complet (offert le matin, le midi et l’après-midi entre 7 h et 18 h) est de 8,20 $ par jour. C’est moins cher (par exemple, 3,75 $ par midi, sans repas) si l’élève ne fait que dîner sur place.

Gros hic : les enfants restent sans supervision de longues heures si leurs parents ne rentrent que vers 17 h ou 18 h. « On peut se poser des questions, estime Gilles Cantin, professeur à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). À 10, 11 ou 12 ans, est-ce que ce n’est pas un peu inquiétant ? Ils sont encore très, très jeunes. »

Activités pour petits

En réalité, si 74 % des élèves de cinquième année et 86 % de ceux de sixième année délaissent le service de garde, c’est aussi par lassitude envers les activités proposées. Qui a encore envie de colorier une silhouette de citrouille photocopiée à 10 ou 11 ans ?

« Je pense que souvent ce qui est offert ne rejoint pas vraiment les intérêts des enfants rendus en quatrième, cinquième et sixième années, confirme Gilles Cantin, qui a visité des services de garde scolaires quand il enseignait en technique d’éducation à l’enfance au collégial. Ça ne leur apporte rien de neuf. Selon mon hypothèse, c’est pour ça qu’il y a vraiment une désaffection importante. »

« Généralement, si ces enfants ont fréquenté le service de garde depuis la maternelle, il risque d’y avoir une certaine redite, reconnaît Diane Miron. Le personnel doit user de créativité pour leur offrir un programme attrayant, qui répond vraiment à leurs besoins, avec des nouveautés et des défis. » Le guide Bien vivre avec les 9-12 ans, publié par l’Association québécoise de la garde scolaire, peut les outiller.

Des exceptions gagnantes

Devinez quoi ? Là où les éducateurs s’investissent auprès des élèves de fin de primaire, ceux-ci restent en grand nombre. « Quand on tombe sur un milieu d’exception, qui a adapté son approche aux grands, ils sont très heureux de participer, constate Gilles Cantin. Je me rappelle un milieu superbe, où les enfants adoraient aller. On les faisait participer au choix des activités, au nom du local, à la décoration. Ils ont besoin de prendre des initiatives. »

Des exemples inspirants se trouvent un peu partout au Québec. À l’école Saint-David de Victoriaville, un « Club Élite » est réservé aux élèves de cinquième et sixième années. « J’ai deux éducateurs qui ont compris les besoins et les intérêts des grands, témoigne Josée Morin, technicienne du service de garde. Cette année, le nombre d’élèves du groupe déborde littéralement. » Au menu : compétitions de toupies Beyblade (inspirées d’une série de mangas), jeu de tag avec pistolets Nerf, maison hantée, cours de survie, etc. « Le Club Élite ne chôme pas », assure Josée Morin.

À l’école Hélène-Boullé de Montréal, ce sont notamment des projets à long terme qui motivent les plus vieux. Certains montent une comédie musicale, tandis que d’autres se joignent au club de plein air. « Les jeunes s’engagent à participer, beau temps, mauvais temps, aux sorties du club, qui ont lieu lors des journées pédagogiques », explique Juan Cuevas, éducateur, classe principale, au service de garde d’Hélène-Boullé. Randonnée en montagne, ski de fond, raquette et ski alpin sont au programme.

À l’école Saint-Fidèle de Québec, les élèves de cinquième et sixième années occupent un grand local au sous-sol, qui « ressemble beaucoup à une maison des jeunes avec une dynamique où l’autonomie et la responsabilisation sont une priorité », résume l’éducateur Christian St-Pierre. Dans ce service de garde, « les grands doivent prendre soin de l’école et des plus petits », précise-t-il. Dès qu’il y a de légers travaux à faire, des décorations à installer, on fait appel aux plus vieux. « Les gamins sont fiers d’être ceux sur qui on compte et le sentiment d’appartenance à l’école demeure ainsi très fort », souligne l’éducateur.

« Le service de garde, ce n’est pas juste un lieu prévu pour que les enfants soient en sécurité, rappelle Gilles Cantin. Le service de garde est censé prolonger la mission éducative de l’école. »

Une fréquentation en chute libre

Nombre d’élèves/Fréquentation régulière du service de garde

Maternelle 5 ans : 84 000/59 %

1re année : 87 000/53 %

2e année : 87 000/49 %

3e année : 85 000/44 %

4e année : 82 000/36 %

5e année : 77 000/26 %

6e année : 73 000/14 %

Note : Dans le réseau public, en 2016-2017. La fréquentation régulière signifie que l’enfant est gardé au moins deux périodes partielles ou complètes par jour (matin, midi ou après-midi), au moins trois jours par semaine. Par exemple, un enfant qui mange à l’école le midi et fréquente le service de garde après la classe est un utilisateur régulier.

Source : Statistiques fournies par le MEES, calculs faits par La Presse

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Les cinq clés du succès de Saint-Arsène

À Saint-Arsène, une école de La Petite-Patrie à Montréal, rares sont les élèves qui partent à la cloche. Même parmi les grands : une soixantaine des 80 élèves de 5e et 6e année fréquentent assidûment le service de garde. « C’est exceptionnel, note Sylvie Maloux, directrice de Saint-Arsène. Souvent, le service de garde se vide le soir. Nous, on met les élèves dehors ! » Voici les clés de ce succès.

Profiter du quartier

Au lieu de toujours rester à l’école, qui jouxte l’avenue Christophe-Colomb près de Jean-Talon, le service de garde emmène régulièrement les enfants dans un parc à proximité, pour pique-niquer et jouer. Chaque semaine, les élèves vont aussi au centre de loisirs Patro Le Prevost pour profiter de la piscine et des gymnases. Sans frais supplémentaires pour les parents, qui paient 8,20 $ par jour comme dans tous les services de garde.

Bouger

« La clientèle en 5e et 6e années a augmenté d’année en année parce qu’on fait majoritairement du sport, estime Stéphane Gauthier, l’un des trois éducateurs des grands. On joue à autre chose qu’au ballon-chasseur : on fait du basket, du hockey cosom, du football, du badminton, on se baigne… L’hiver, on va patiner. Si tu ne bouges pas avec les 5e et 6e années, tu les perds. C’est une clientèle qui peut rentrer à la maison. Mais il n’y a pas de jeunes qui ne veulent pas jouer. Il n’y en a pas ! Entre jouer avec nous et rentrer à la maison jouer aux jeux vidéo, ils préfèrent être avec nous. »

Activités en toute liberté

« On fait aussi du bricolage, mais le bricolage qu’on fait, c’est monter une maison hantée pour les plus petits ou faire un party de Noël hallucinant », illustre Stéphane Gauthier. Le responsable du service de garde « doit donner de la liberté aux éducateurs », suggère Geneviève Brodeur, technicienne à Saint-Arsène. Quand leur patron est ouvert à leurs idées et projets, les éducateurs sont plus motivés à travailler.

Éducateurs inspirants

« Pinotte, on en entend parler depuis longtemps ! », témoigne Martin Lessard, père d’Abigail, une élève de 5e année. Pinotte ? C’est le surnom – connu de tous – d’Hani Najjar, aussi éducateur des groupes de grands. « Ce n’est pas tant les activités que les éducateurs organisent qui les distinguent, souligne Lyle Aubry, mère d’un autre élève. C’est ce qu’ils représentent pour les jeunes, à quel point ils sont près d’eux. Des super modèles, leurs héros ! » « Je suis chanceux : je me fais payer pour être aimé, dit avec modestie le fameux Pinotte, interrogé pendant un match de basket. Ici, les élèves se sentent valorisés. Tout ce que je fais pour eux, la vie me le redonne au quadruple. »

Autorité sympathique

« Avec les plus vieux, ça prend des éducateurs à l’écoute, qui ont une tolérance plus grande qu’avec les petits, indique Geneviève Brodeur. Ils doivent faire preuve d’autorité, tout en ayant une attitude sympathique. Le côté baba cool de nos éducateurs aide beaucoup leur relation avec les jeunes. » Raphaëlle Côté, élève en 5e année, apprécie ses éducateurs. « Ici, tu peux être comme tu veux, dit-elle. Si tu n’as pas envie de faire du sport, tu n’en fais pas. Si tu en as envie, on t’encourage à être dans la gang. »

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Trio d’activités à l’école Sainte-Geneviève

Dès 14 h 50, la classe est finie à l’école Sainte-Geneviève de LaSalle. Heureusement pour les parents qui travaillent, le service de garde prend le relais avec dynamisme.

« Les grands restent avec nous, assure Cynthia Bérubé, technicienne du service de garde. Ils ne veulent plus quitter l’école. » Au départ, il n’y avait qu’un groupe d’élèves de 4e, 5e et 6e années dans ce service de garde. Aujourd’hui, il y en a… trois et demi. La Presse a assisté à des activités qui leur sont proposées, de 15 h à 16 h 30.

Compétition de chefs

« Notre atelier le plus populaire est inspiré de l’émission de télévision Iron Chef », dit Cynthia Bérubé, tandis qu’on entre dans un grand local qui sert de cuisine. « Les élèves ont des rôles de chefs, des sous-chefs, de photographes, de journalistes et de juges. » Thème du jour ? Les salades.

Sophie Xu, une élève de 5e année, tranche des mini carottes avec un couteau. « J’aime couper les carottes pour le bruit que ça fait », dit-elle en s’affairant. Concombre, laitue, citron et feta passent entre les mains des marmitons. « Ils aiment cuisiner et manger », observe Lucie Lefebvre, l’éducatrice de ce groupe. À la fin de l’année scolaire, un combat des meilleurs chefs du service de garde est organisé.

Roche, papier, ciseaux

Deuxième arrêt au gymnase de l’école. Des cerceaux ont été posés au sol, en enfilade. Les élèves sont séparés en deux groupes, à chacune des extrémités de cette chaîne de cerceaux. Un membre de chacune des équipes saute dedans à pieds joints, jusqu’à ce que les deux se rencontrent et se livrent à un combat de « Roche, papier, ciseaux ». Les rires fusent, et l’adrénaline est palpable.

« Je trouve ça quand même cool, dit Vyvan Nguyen, 11 ans. Même si on est vieux, il y a plusieurs activités que j’aime au service de garde. » Son éducatrice, Manon Cornett, apprécie le contact avec les grands. « C’est le fun, on peut élaborer toutes sortes de projets, témoigne-t-elle. Ce sont des préados, ils ont une belle énergie. »

Œuf parachutiste

Dernière incursion dans une salle de classe, au deuxième étage de l’école. « On va lancer un œuf de la fenêtre, explique sérieusement Marie-Pier Nadeau, éducatrice du groupe. Il faut faire en sorte qu’il ne se casse pas. »

Assises à une table, Ashah Morales et Ioana Ivanova, deux élèves de 5e année, ont protégé leur œuf dans une nouille de piscine recouverte de deux verres de plastique. Le tout est relié à un sac-poubelle qui doit servir de parachute. « On a aussi mis des décorations, parce que ça doit être stylé », fait valoir Ashah. Après avoir lancé l’œuf, c’est la joie dans la cour de récréation : il a survécu à son vol.

Il est bientôt 16 h 30, soit le moment où tous doivent se consacrer aux travaux scolaires. À 17 h, c’est la période de jeux libres, avant de partir à la maison. Certains reviendront vite, puisque le service de garde rouvre ses portes le lendemain dès 7 h…

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