Chronique

La chanson, ce baromètre

Si vous voulez prendre le pouls de l’Europe, sur le plan culturel, il faut maintenant regarder l’Eurovision. En quelques heures, cette spectaculaire compétition, qui a rassemblé samedi soir 43 pays, offre un éventail des grands courants qui marquent l’Europe. Si l’on se fie au choix de celle qui a remporté les honneurs cette année, l’Israélienne Netta Barzilai, le mouvement féministe et la reconnaissance de la différence balaient tout sur leur passage.

Comme vous n’avez sans doute pas vu cette finale, laissez-moi d’abord mettre la table. L’Eurovision en était à sa 63e édition. La finale avait lieu cette année à Lisbonne, dans l’Altice Arena, un amphithéâtre pouvant accueillir 11 000 spectateurs. Retransmise à la télévision, la finale a été regardée par environ 200 millions de téléspectateurs.

Je vous épargne les détails au sujet du système de pointage et du jeu des paris, mais disons que la production de cet évènement, qui coûte plus de 20 millions d’euros, est devenue un énorme show musical. 

Mises en scène spectaculaires, danseurs et acrobates, projections de vidéos, effets pyrotechniques, cette émission qui dure plus de quatre heures est à des années-lumière des finales qui ont couronné dans le passé France Gall, Abba et Céline Dion.

Il faut voir la performance de la gagnante pour se convaincre de la grande qualité de ce concours. Habillée d’un kimono signé Jean Paul Gaultier, Netta Barzilai, 25 ans, a offert une performance archi-huilée et au goût du jour. Devant une table sur laquelle elle exécutait des formes numériques, elle a entamé sa chanson Toy par des caquetages. Le rythme, un proche cousin de Gangnam Style, a fait le reste. À plusieurs reprises, la chanteuse dit dans sa chanson « Je ne suis pas ton jouet, imbécile ». Elle a été visiblement inspirée par le mouvement #moiaussi.

Sorte de croisement entre la chanteuse Björk et un personnage de manga, Netta Barzilai a totalement séduit les juges et le public. Sa consécration est une belle revanche pour celle qui a longtemps souffert de son physique. Cela n’a toutefois pas empêché certains de parler d’elle en des termes peu flatteurs samedi soir sur les réseaux sociaux. Elle est ainsi devenue une « grosse Hello Kitty » ou une « grosse princesse Leïa ».

Netta Barzilai se fout éperdument de ces insultes. La vidéo de sa chanson a été vue à ce jour 40 millions de fois. La jeune femme, qui a grandi en banlieue de Tel-Aviv, est promise à une belle carrière. Sa personnalité fort attachante est appréciée de tous. En quelques heures, elle est devenue une véritable star partout en Europe.

Netta Barzilai n’est pas la seule à avoir offert une chanson engagée lors de ce concours. Le duo français Madame Monsieur, arrivé 13e, a présenté Mercy, une chanson racontant l’histoire d’une petite fille née à bord d‘un bateau humanitaire. Quant aux Italiens Ermal Meta et Fabrizio Moro, ils ont interprété Non mi avete fatto niente (Vous n’avez rien fait), une chanson qui rend hommage à la résilience face au terrorisme.

L’Eurovision est devenue politique. Des observateurs affirment même que le concours est maintenant une vitrine des libertés individuelles et du droit à la différence. 

Souvenez-vous de la victoire de Conchita Wurst, la drag-queen à barbe, qui a représenté l’Autriche en 2014. Et que dire de Dana internationale, la transsexuelle (israélienne, elle aussi) qui a fait pas mal de vagues en 1998 ?

D’ultra-observateurs scrutent même la façon dont les pays allouent leurs points aux participants afin de mieux analyser leur ouverture d’esprit. Des journalistes n’ont pas manqué de souligner que le nombre moins important de chansons en anglais cette année était une réaction anti-Brexit.

Netta Barzilai est rentrée chez elle hier, accueillie en véritable héroïne. Son retour s’effectuait 24 heures après que 59 Palestiniens ont été tués dans la bande de Gaza en tentant de s’approcher de la frontière israélienne. Netta a dû se sentir loin de l’ambiance festive qui régnait samedi soir à Lisbonne.

La musique peut constituer un geste politique. Elle peut célébrer la différence, abattre le racisme et détruire les préjugés. Elle peut aussi favoriser la réconciliation. Espérons que Netta Barzilai aura cela en tête lorsqu’elle écrira ses prochaines chansons.

L’Eurovision dans notre télé ?

L’Eurovision est l’un des plus grands évènements musicaux du monde. Pourtant, aucune chaîne ne le retransmet en direct chez nous. Pourquoi ? J’ai posé cette question aux gens de TV5. Ils m’ont expliqué que la chaîne présente les étapes préliminaires menant à la finale (En route pour l’Eurovision), mais que pour des questions de droits de diffusion, on ne peut nous offrir le point culminant de cette compétition. C’est vraiment dommage. Les amateurs de musique et de nouvelles tendances aimeraient sans doute vivre ce grand évènement. En attendant qu’un télédiffuseur se réveille, des partys s’organisent dans des bars depuis quelques années. Ce fut le cas samedi après-midi au Cabaret Mado.

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