Jacques Dussault

Sans détour ni compromis

De l’Université Miami of Ohio aux Carabins, en passant par les Alouettes (deux fois) et la Machine, Jacques Dussault est toujours resté intègre et fidèle à lui-même. Portrait d’un géant du football québécois, qui n’a pas toujours reçu le mérite qui lui revenait.

Jacques Dussault n’a jamais fait de courbette pour fin d’avancement. Pas d’hypocrisie, pas de flagornerie. Il a toujours donné l’heure juste, et la substance a toujours pris plus de place que le style – toute la place, à vrai dire.

Il a toujours fait les choses à sa façon, ce qui explique certainement en partie pourquoi on ne parle pas suffisamment de lui. Qui a accompli plus que Dussault dans le monde du football au Québec ? Impossible de trouver une feuille de route se comparant à la sienne.

Dussault a été le premier entraîneur-chef québécois avec une équipe professionnelle en dirigeant la Machine. Il a été le premier pilote de l’histoire des Carabins de l’Université de Montréal. Un adjoint chez les Alouettes au début des années 80, puis à la fin des années 90 après leur renaissance. Il a été un entraîneur-chef dans les Maritimes et en France, de même que le pilote de l’équipe du Québec des moins de 19 ans. C’est sans parler de sa carrière en parallèle dans les médias (La Presse, Radio-Canada, RDS, 98,5 FM, entre autres).

Depuis le mois de mai de l’année dernière, l’homme de 67 ans a toutefois choisi de s’accorder un peu plus de repos. Mais pour combien de temps ?

« Je trouve ça long parfois. J’aime mieux qualifier ça d’un arrêt que d’une retraite », a d’emblée tenu à préciser celui que ses amis surnomment Coach.

Les deux garçons de Dussault, François et Jean-Michel, sont entraîneurs avec les Diablos du cégep de Trois-Rivières. Et ce n’est pas l’envie d’aller seconder ses fils la saison prochaine qui manque. Un intérêt qui est réciproque, nous confirme François, qui est l’entraîneur-chef.

« On a mijoté ça chacun de notre côté et il faudra voir quel rôle il jouera. Il m’a déjà beaucoup aidé. Il regarde nos matchs et des vidéos et il me donne des conseils. De pouvoir compter sur quelqu’un avec autant d’expérience, c’est vraiment spécial, encore plus vu que c’est mon père. »

« Ce serait vraiment unique de pouvoir coacher avec mes deux garçons. Ce serait vraiment un beau projet. Il y a la distance par contre. Il faudrait peut-être que je déménage pour une partie de l’année. »

Dussault estime avoir déménagé environ une quarantaine de fois au cours de sa vie. L’une des premières fois qu’il a fait ses boîtes, c’est lorsqu’il a pris la direction de l’Ohio afin d’étudier à l’Université Miami of Ohio. C’est à cet endroit qu’il a complété une maîtrise en éducation, mais il y était surtout afin de s’immerger dans le monde du football.

« J’avais appliqué à quelques autres endroits, mais Miami of Ohio, c’était le “cradle of coaches” [le berceau d’entraîneurs]. Weeb Ewbank et Paul Brown sont passés par là et la liste est longue », a expliqué le natif de Québec.

« Je suis arrivé à mon premier cours avec des jeans déchirés et en t-shirt. À mes yeux, les universités américaines, c’était la fête, comme on voyait dans les films. Mais tout le monde était habillé avec des vêtements de marque, super straight. »

Il n’y avait pas que les étudiants qui aimaient le propret. C’était également manifestement la préférence de l’entraîneur-chef des RedHawks, Dick Crum.

« J’assistais à toutes les pratiques, mais il [Crum] n’aimait pas ça parce que j’avais les cheveux longs. Je l’ai appris par la bande. Au prix que j’avais payé pour pouvoir étudier là, je suis allé me les faire couper. Mais ensuite, c’était ma barbe. Elle n’était pas assez bien rasée. Il n’avait pas le culot de venir me le dire lui-même. »

Curieux hasard, Dussault a enfin pu parler de la situation avec Crum… une trentaine d’années plus tard.

« Lorsque j’étais avec les Alouettes à la fin des années 90, je l’ai revu à Hamilton. Je suis tombé face à face avec lui. Je lui ai rappelé que ça n’avait pas été facile d’assister à ses pratiques. Il m’a répondu que c’était parce que j’avais l’air d’un hippie. Je lui ai demandé s’il en connaissait beaucoup, des hippies qui dépensaient 40 000 $ pour aller à l’école dans un autre pays pendant un an. Il n’a rien répondu. »

Dormir au Stade olympique

Après avoir passé quelques saisons comme coordonnateur défensif des Patriotes de l’Université du Québec à Trois-Rivières et comme entraîneur défensif à Albany State, Dussault a reçu un appel des Alouettes, en 1981. À l’âge de 31 ans, on lui offrait un poste d’adjoint au sein du club professionnel de sa province.

« J’ai mis mes choses dans un sac et je suis parti en coup de vent. Je n’ai plus jamais remis les pieds dans mon appartement à Albany. »

Il s’est amené le plus vite possible à Montréal… pour attendre. Et attendre…

« J’ai été en attente pendant trois jours de 7 h le matin jusqu’à 11 h le soir. George Allen gérait l’équipe à ce moment et il passait son temps au Ritz à boire des bonnes bouteilles de vin.

« Il privilégiait les vétérans et c’était le cas lorsqu’il avait gagné avec les Redskins de Washington. Lorsqu’il m’a enfin rencontré, il ne voulait pas m’engager parce qu’il trouvait que j’avais l’air trop jeune. Tous les entraîneurs de l’équipe étaient des vieux routiers de la NFL. »

Dussault a finalement été embauché comme entraîneur de la ligne défensive. Alors que les amateurs et les médias s’enthousiasmaient de voir un jeune Québécois sur les lignes de côté des Alouettes, c’était un peu moins glamour à l’intérieur.

« Ils ne voulaient même pas me payer. J’étais le seul coach de l’équipe qui n’avait pas un véhicule fourni. Je couchais au Stade olympique au début car je n’avais pas le choix !

« Bob Geary [qui était le directeur des opérations football] disait que les “frogs” ne connaissent rien au football et que je ne méritais donc pas d’être payé. Ils m’ont remis une enveloppe à Noël comme s’ils me faisaient un cadeau. »

Seul entraîneur québécois du club, et parlant un anglais très approximatif comme il l’a lui-même souligné, Dussault détonait dans un milieu anglo-saxon et américanisé, il va sans dire.

« Pour les autres coachs qui étaient là, j’étais un moins que rien. Ils arrivaient tous de la NFL. Mais les choses ont changé lorsque je suis tombé à bras raccourcis sur l’entraîneur Mike Faulkiner. Il n’arrêtait pas de rire des francophones, alors un jour, je l’ai carrément rentré dans le mur. Ils ont vu qu’on n’allait pas me marcher sur les pieds. C’était un peu ridicule de faire ça, mais c’est de cette façon que les choses fonctionnaient à cette époque. »

Le défi de la Machine

Alors qu’il était l’entraîneur-chef des Mounties de Mount Allison, au Nouveau-Brunswick, Dussault a reçu un appel inattendu. Il était pressenti afin de devenir le pilote d’une nouvelle équipe professionnelle à Montréal.

« On voulait me rencontrer à Dallas au sujet d’une possibilité d’emploi. J’ai accepté, mais je prenais plus ou moins ça au sérieux. Le lendemain matin, j’ai reçu des billets d’avion en courrier recommandé. Ils ne niaisaient pas ! »

L’engouement pour cette nouvelle équipe montréalaise était grand. Le défi de Dussault l’était tout autant.

« Lorsque je me suis présenté au point de presse, il y avait un méchant attroupement de médias ! Et c’était bondé de monde lorsque l’équipe a été présentée aux amateurs au Complexe Desjardins. À notre premier match, il y avait 55 000 spectateurs au Stade olympique, et toute la marchandise, qui devait être en quantité suffisante pour durer toute la saison, s’est envolée dès ce jour-là. »

« Mais en plus de diriger l’équipe, j’étais également la “ cheerleader ” du club. Je devais participer à toutes les différentes émissions en ville », s’est remémoré Dussault.

Maciocia sous son aile

L’aventure de la Machine s’est terminée après seulement deux saisons. Dussault a ensuite été l’entraîneur des receveurs des Redmen de McGill pour une saison avant d’être nommé l’entraîneur-chef de l’équipe du Québec des moins de 19 ans. C’est à ce moment qu’il a travaillé avec Danny Maciocia pour la première fois.

« À cette époque, Danny coachait pour les Cougars de Saint-Léonard. On me l’a présenté et après avoir jasé avec lui pendant un certain moment, c’était clair que je voulais travailler avec lui. Je l’ai donc nommé coordonnateur offensif à la deuxième année de l’équipe et ça n’a pas fait l’affaire de certains entraîneurs universitaires. Ils étaient fâchés contre moi parce que Danny n’était pas bien connu. Mais je trouvais qu’il était le meilleur candidat et l’histoire m’a donné raison. »

« Ç’a pris beaucoup de courage pour que Jacques prenne cette décision et peu de gens l’auraient prise. J’avais des doutes moi-même pour être honnête. Mais Jacques était la référence au Québec, alors ça m’a donné beaucoup de confiance qu’il croie en moi de cette façon », a dit Maciocia.

« On a également coaché ensemble en France, et c’est Jacques qui a contacté Bob Price chez les Alouettes à notre retour de Cannes. Il lui a dit qu’il connaissait un jeune entraîneur qui était prêt à faire du bénévolat et c’est de cette façon que je suis arrivé chez les Alouettes. »

Dussault et Maciocia ont également tous deux marqué la jeune histoire des Carabins chacun à leur façon. Dussault en aidant à mettre le programme de football sur pied et Maciocia en remportant la première Coupe Vanier de l’histoire de l’équipe.

« Les Carabins, ç’a été une aventure de fou. On n’avait même pas d’installations au départ. Pas de bureaux, pas de vestiaire, pas de casques, pas de ballons, rien ! », a raconté Dussault, qui a dirigé l’équipe de 2002 à 2005.

« Je garde plusieurs souvenirs de notre victoire au match de la Coupe Vanier en 2014 et l’un de ceux-ci est d’avoir embrassé Jacques sur le terrain après la partie. Je lui ai dit que cette victoire était également la sienne. Qu’elle lui appartenait en grande partie. Et c’est pour ça qu’il a reçu une bague de notre championnat. »

« Jacques est un passionné avec un très grand cœur. Il est très intelligent, toujours bien informé, et toujours disponible pour aider. On n’est jamais intimidé avec lui, c’est toujours plaisant. C’est une personne qui a eu un très grand impact dans ma vie », a dit Maciocia.

Son grand ami, Robert Duguay

Dussault a généralement entretenu de bonnes relations avec les journalistes durant sa carrière. Parmi ceux qu’il a particulièrement appréciés, il y a deux anciens poids lourds de La Presse, Ronald King et Robert Duguay.

Au cours de l’entretien de quelques heures entre l’auteur de ces lignes et Dussault, c’est d’ailleurs lorsqu’il a parlé de ses souvenirs de Duguay qu’il a semblé le plus émotif. Duguay est mort d’un cancer en 1999.

« C’était une relation d’amour. Bob est venu à l’une de nos pratiques un jour et il m’a raconté qu’il ne se sentait pas bien. Que sa blonde l’avait trouvé par terre à deux ou trois reprises. Il avait vu quelques médecins, mais ils ne trouvaient rien, alors je lui ai donné le numéro de téléphone du mien.

« Quelques jours plus tard, il m’a laissé un message pour me remercier. Il avait vu mon médecin. Je l’ai rappelé pour voir comment ça s’était passé. “Il a trouvé ce que j’avais, j’ai un cancer du cerveau et il me reste trois mois à vivre.” Ça m’a sonné.

« J’ai tellement eu du fun avec ce gars-là. On a couvert des Super Bowls ensemble et je me souviens d’une soirée en particulier dans un bar de La Nouvelle-Orléans. Tout le monde nous disait de ne pas y aller parce que c’était juste des Noirs qui sortaient là. Ça ne nous dérangeait pas vraiment, Bob et moi. On a écouté de la musique cajun toute la soirée et on a eu du fun au bout ! »

Dussault travaille actuellement sur un projet de biographie avec l’auteur Steve Vallières. « Un bon gars avec aucune prétention, dit Dussault. Mais mon rêve, c’était de faire le livre avec Bob. »

Aucun déguisement requis

En plus de son impressionnante carrière d’entraîneur, Dussault a bien sûr été analyste et chroniqueur durant des décennies. Au cours des dernières années, on a pu l’entendre à la radio alors qu’il travaillait notamment à la description des matchs des Alouettes en compagnie de Jean St-Onge.

« J’aime plus faire de la radio que de la télé parce que je n’ai pas besoin de me déguiser. Les cravates, ce n’est pas trop pour moi. Aussitôt que je vois quelqu’un qui en porte une, j’ai l’impression que c’est écrit “hypocrite” en arrière de la cravate. »

« L’air un peu négligé de Jacques fait en sorte que les gens pensent qu’il est comme ça dans sa préparation. Pourtant, je n’ai jamais vu quelqu’un être aussi bien préparé pour son travail. Son souci du détail est remarquable », a indiqué St-Onge, qui a travaillé avec Dussault pendant plusieurs années et dans plusieurs médias différents.

« Au milieu des années 90, Jacques et Pierre Durivage décrivaient des matchs de la NFL et j’étais le présentateur. Ils regardaient les matchs sur un écran de 15 po et je me souviens que Jacques expliquait et analysait un jeu plus rapidement que l’analyste américain fréquemment. J’ai vu de près comment il se préparait pour son travail à la radio et à la télé, je n’ose même pas imaginer ce que c’était lorsqu’il était entraîneur. »

Un monument

Compte tenu de tout ce qu’il a accompli au cours de sa carrière de près de 50 ans, Jacques Dussault sera un jour considéré comme un monument dans l’histoire du football au Québec. Ne serait-ce qu’en raison du fait qu’il a été un précurseur en perçant la muraille d’un sport qui était jusque-là réservé aux entraîneurs anglophones.

« Ce que je peux dire, c’est que j’ai été le premier », convient Dussault, qui ne doute pas un seul instant qu’il pourrait encore être un bon pilote, lui qui aura 68 ans dans quelques mois.

« Je serais encore capable, mais c’est le côté “politiquement correct” que je n’ai pas. Et je ne veux pas l’avoir, non plus. Je ne vais pas commencer à parler avec des gens au cas où ça pourrait me donner de l’avancement, je suis incapable de faire ça. Je n’ai jamais été carriériste. »

On a posé cette simple question à trois des personnes les mieux placées pour en juger : Jacques Dussault reçoit-il le mérite qui lui revient pour l’ensemble de sa contribution au football québécois ?

« J’ai entendu quelques hommages à la radio l’année dernière et les Carabins l’ont honoré de belle façon. Mais je pense qu’il mérite un peu plus. Il a pavé la route pour tous les entraîneurs québécois », a estimé son fils François.

« Il mérite beaucoup plus pour tout ce qu’il a accompli et ça ne me gêne pas de le dire. Tous ceux qui ont travaillé avec Jacques savent comment il était bon dans son travail, et il a touché beaucoup de gens. Sans Jacques, je n’aurais jamais été le premier entraîneur-chef québécois à gagner la Coupe Grey ou encore le premier DG québécois dans la LCF », a répondu Maciocia.

« C’est sûr qu’il n’a pas obtenu tout le mérite qui lui revenait. Son amour pour les cotons ouatés lui a nui, selon moi », croit St-Onge.

« Lorsque j’étais à Albany State, j’avais un gros morceau de carton dans mon bureau sur lequel était inscrit ceci : “Celui qui juge à première vue peut perdre un ami pour la vie”. Je veux que les gens se souviennent de moi comme d’un gars foncièrement honnête. Le reste me dérange peu. On ne peut pas faire plaisir à tout le monde. »

Jacques Dussault

Incomparable parcours

Jacques Dussault n’a jamais fait de courbette aux fins d’avancement. Pas d’hypocrisie, pas de flagornerie. Il a toujours donné l’heure juste, et la substance a toujours pris plus de place que le style – toute la place, à vrai dire.

Il a toujours fait les choses à sa façon, ce qui explique certainement en partie pourquoi on ne parle pas suffisamment de lui. Qui a accompli plus que Dussault dans le monde du football au Québec ? Impossible de trouver une feuille de route se comparant à la sienne.

Dussault a été le premier entraîneur-chef québécois avec une équipe professionnelle en dirigeant la Machine. Il a été le premier pilote de l’histoire des Carabins de l’Université de Montréal. Un adjoint chez les Alouettes et les Concordes au début des années 80, puis à la fin des années 90 après la renaissance des Alouettes. Il a été un entraîneur-chef dans les Maritimes et en France, de même que le pilote de l’équipe du Québec des moins de 19 ans. C’est sans parler de sa carrière en parallèle dans les médias (La Presse, Radio-Canada, RDS, 98,5 FM, entre autres).

Depuis le mois de mai de l’année dernière, l’homme de 67 ans a toutefois choisi de s’accorder un peu plus de repos. Mais pour combien de temps ?

« Je trouve ça long parfois. J’aime mieux qualifier ça d’un arrêt que d’une retraite », a d’emblée tenu à préciser celui que ses amis surnomment Coach.

Les deux garçons de Dussault, François et Jean-Michel, sont entraîneurs avec les Diablos du cégep de Trois-Rivières. Et ce n’est pas l’envie d’aller seconder ses fils la saison prochaine qui manque. Un intérêt qui est réciproque, nous confirme François, qui est l’entraîneur-chef.

« On a mijoté ça chacun de notre côté et il faudra voir quel rôle il jouera. Il m’a déjà beaucoup aidé. Il regarde nos matchs et des vidéos et il me donne des conseils. De pouvoir compter sur quelqu’un avec autant d’expérience, c’est vraiment spécial, encore plus vu que c’est mon père. »

« Ce serait vraiment unique de pouvoir coacher avec mes deux garçons. Ce serait vraiment un beau projet. Il y a la distance par contre. Il faudrait peut-être que je déménage pour une partie de l’année. »

— Jacques Dussault

Dussault estime avoir déménagé environ une quarantaine de fois au cours de sa vie. L’une des premières fois qu’il a fait ses boîtes, c’est lorsqu’il a pris la direction de l’Ohio afin d’étudier à l’Université Miami of Ohio. C’est à cet endroit qu’il a complété une maîtrise en éducation, mais il y était surtout afin de s’immerger dans le monde du football.

« J’avais appliqué à quelques autres endroits, mais Miami of Ohio, c’était le cradle of coaches [le berceau d’entraîneurs]. Weeb Ewbank et Paul Brown sont passés par là, et la liste est longue », a expliqué le natif de Québec.

« Je suis arrivé à mon premier cours avec des jeans déchirés et en t-shirt. À mes yeux, les universités américaines, c’était la fête, comme on voyait dans les films. Mais tout le monde était habillé avec des vêtements de marque, super straight. »

Il n’y avait pas que les étudiants qui aimaient le propret. C’était également manifestement la préférence de l’entraîneur-chef des RedHawks, Dick Crum.

« J’assistais à toutes les pratiques, mais il [Crum] n’aimait pas ça parce que j’avais les cheveux longs. Je l’ai appris par la bande. Au prix que j’avais payé pour pouvoir étudier là, je suis allé me les faire couper. Mais ensuite, c’était ma barbe. Elle n’était pas assez bien rasée. Il n’avait pas le culot de venir me le dire lui-même. »

Curieux hasard, Dussault a enfin pu parler de la situation avec Crum… une trentaine d’années plus tard.

« Lorsque j’étais avec les Alouettes à la fin des années 90, je l’ai revu à Hamilton. Je suis tombé face à face avec lui. Je lui ai rappelé que ça n’avait pas été facile d’assister à ses pratiques. Il m’a répondu que c’était parce que j’avais l’air d’un hippie. Je lui ai demandé s’il en connaissait beaucoup, des hippies qui dépensaient 40 000 $ pour aller à l’école dans un autre pays pendant un an. Il n’a rien répondu. »

Jacques Dussault

Dormir au Stade olympique

Après avoir passé quelques saisons comme coordonnateur défensif des Patriotes de l’Université du Québec à Trois-Rivières et comme entraîneur défensif à Albany State, Dussault a reçu un appel des Alouettes, en 1981. À l’âge de 31 ans, on lui offrait un poste d’adjoint au sein du club professionnel de sa province.

« J’ai mis mes choses dans un sac et je suis parti en coup de vent. Je n’ai plus jamais remis les pieds dans mon appartement à Albany. »

Il s’est amené le plus vite possible à Montréal… pour attendre. Et attendre…

« J’ai été en attente pendant trois jours de 7 h le matin jusqu’à 11 h le soir. George Allen gérait l’équipe à ce moment et il passait son temps au Ritz à boire des bonnes bouteilles de vin.

« Il privilégiait les vétérans et c’était le cas lorsqu’il avait gagné avec les Redskins de Washington. Lorsqu’il m’a enfin rencontré, il ne voulait pas m’engager parce qu’il trouvait que j’avais l’air trop jeune. Tous les entraîneurs de l’équipe étaient des vieux routiers de la NFL. »

Dussault a finalement été embauché comme entraîneur de la ligne défensive. Alors que les amateurs et les médias s’enthousiasmaient de voir un jeune Québécois sur les lignes de côté des Alouettes, c’était un peu moins glamour à l’intérieur.

« Ils ne voulaient même pas me payer. J’étais le seul coach de l’équipe qui n’avait pas un véhicule fourni. Je couchais au Stade olympique au début car je n’avais pas le choix ! »

— Jacques Dussault

« Bob Geary [qui était le directeur des opérations football] disait que les frogs ne connaissent rien au football et que je ne méritais donc pas d’être payé. Ils m’ont remis une enveloppe à Noël comme s’ils me faisaient un cadeau. »

Seul entraîneur québécois du club, et parlant un anglais très approximatif comme il l’a lui-même souligné, Dussault détonnait dans un milieu anglo-saxon et américanisé, il va sans dire.

« Pour les autres coachs qui étaient là, j’étais un moins que rien. Ils arrivaient tous de la NFL. Mais les choses ont changé lorsque je suis tombé à bras raccourcis sur l’entraîneur Mike Faulkiner. Il n’arrêtait pas de rire des francophones, alors un jour, je l’ai carrément rentré dans le mur. Ils ont vu qu’on n’allait pas me marcher sur les pieds. C’était un peu ridicule de faire ça, mais c’est de cette façon que les choses fonctionnaient à cette époque. »

Le défi de la Machine

Alors qu’il était l’entraîneur-chef des Mounties de Mount Allison, au Nouveau-Brunswick, Dussault a reçu un appel inattendu. Il était pressenti afin de devenir le pilote d’une nouvelle équipe professionnelle à Montréal.

« On voulait me rencontrer à Dallas au sujet d’une possibilité d’emploi. J’ai accepté, mais je prenais plus ou moins ça au sérieux. Le lendemain matin, j’ai reçu des billets d’avion en courrier recommandé. Ils ne niaisaient pas ! »

L’engouement pour cette nouvelle équipe montréalaise était grand. Le défi de Dussault l’était tout autant.

« Lorsque je me suis présenté au point de presse, il y avait un méchant attroupement de médias ! Et c’était bondé de monde lorsque l’équipe a été présentée aux amateurs au Complexe Desjardins. À notre premier match, il y avait 55 000 spectateurs au Stade olympique, et toute la marchandise, qui devait être en quantité suffisante pour durer toute la saison, s’est envolée dès ce jour-là. »

« Mais en plus de diriger l’équipe, j’étais également la cheerleader du club. Je devais participer à toutes les différentes émissions en ville », s’est remémoré Dussault.

Jacques Dussault

Maciocia sous son aile

L’aventure de la Machine s’est terminée après seulement deux saisons. Dussault a ensuite été l’entraîneur des receveurs des Redmen de McGill pour une saison avant d’être nommé l’entraîneur-chef de l’équipe du Québec des moins de 19 ans. C’est à ce moment qu’il a travaillé avec Danny Maciocia pour la première fois.

« À cette époque, Danny coachait pour les Cougars de Saint-Léonard. On me l’a présenté et après avoir jasé avec lui pendant un certain moment, c’était clair que je voulais travailler avec lui. Je l’ai donc nommé coordonnateur offensif à la deuxième année de l’équipe et ça n’a pas fait l’affaire de certains entraîneurs universitaires. Ils étaient fâchés contre moi parce que Danny n’était pas bien connu. Mais je trouvais qu’il était le meilleur candidat et l’histoire m’a donné raison. »

« Ça a pris beaucoup de courage pour que Jacques prenne cette décision, et peu de gens l’auraient prise. J’avais des doutes moi-même pour être honnête. Mais Jacques était la référence au Québec, alors ça m’a donné beaucoup de confiance qu’il croie en moi de cette façon », a dit Maciocia.

« On a également coaché ensemble en France, et c’est Jacques qui a contacté Bob Price chez les Alouettes à notre retour de Cannes. Il lui a dit qu’il connaissait un jeune entraîneur qui était prêt à faire du bénévolat et c’est de cette façon que je suis arrivé chez les Alouettes. »

Dussault et Maciocia ont également tous deux marqué la jeune histoire des Carabins chacun à leur façon. Dussault en aidant à mettre le programme de football sur pied et Maciocia en remportant la première Coupe Vanier de l’histoire de l’équipe.

« Les Carabins, ç’a été une aventure de fou. On n’avait même pas d’installations au départ. Pas de bureaux, pas de vestiaire, pas de casques, pas de ballons, rien ! »

— Jacques Dussault, qui a dirigé les Carabins de l’Université de Montréal de 2002 à 2005

« Je garde plusieurs souvenirs de notre victoire au match de la Coupe Vanier en 2014 et l’un de ceux-ci est d’avoir embrassé Jacques sur le terrain après la partie. Je lui ai dit que cette victoire était également la sienne. Qu’elle lui appartenait en grande partie. Et c’est pour ça qu’il a reçu une bague de notre championnat », a dit Maciocia.

« Jacques est un passionné avec un très grand cœur. Il est très intelligent, toujours bien informé, et toujours disponible pour aider. On n’est jamais intimidé avec lui, c’est toujours plaisant. C’est une personne qui a eu un très grand impact dans ma vie. »

Jacques Dussault

Son grand ami, Robert Duguay

Jacques Dussault a généralement entretenu de bonnes relations avec les journalistes durant sa carrière. Parmi ceux qu’il a particulièrement appréciés, il y a deux anciens poids lourds de La Presse, Ronald King et Robert Duguay.

Au cours de l’entretien de quelques heures entre l’auteur de ces lignes et Dussault, c’est d’ailleurs lorsqu’il a parlé de ses souvenirs de Duguay qu’il a semblé le plus émotif. Duguay est mort d’un cancer en 1999.

« C’était une relation d’amour. Bob est venu à l’une de nos pratiques un jour et il m’a raconté qu’il ne se sentait pas bien. Que sa blonde l’avait trouvé par terre à deux ou trois reprises. Il avait vu quelques médecins, mais ils ne trouvaient rien, alors je lui ai donné le numéro de téléphone du mien.

« Quelques jours plus tard, il m’a laissé un message pour me remercier. Il avait vu mon médecin. Je l’ai rappelé pour voir comment ça s’était passé. “Il a trouvé ce que j’avais, j’ai un cancer du cerveau et il me reste trois mois à vivre.” Ça m’a sonné.

« J’ai tellement eu du fun avec ce gars-là. On a couvert des Super Bowls ensemble et je me souviens d’une soirée en particulier dans un bar de La Nouvelle-Orléans. Tout le monde nous disait de ne pas y aller parce que c’était juste des Noirs qui sortaient là. Ça ne nous dérangeait pas vraiment, Bob et moi. On a écouté de la musique cajun toute la soirée et on a eu du fun au boutte ! »

Dussault travaille actuellement sur un projet de biographie avec l’auteur Steve Vallières. « Un bon gars avec aucune prétention, dit Dussault. Mais mon rêve, c’était de faire le livre avec Bob. »

Aucun déguisement requis

En plus de son impressionnante carrière d’entraîneur, Dussault a bien sûr été analyste et chroniqueur durant des décennies. Au cours des dernières années, on a pu l’entendre à la radio alors qu’il travaillait notamment à la description des matchs des Alouettes en compagnie de Jean St-Onge.

« J’aime plus faire de la radio que de la télé parce que je n’ai pas besoin de me déguiser. Les cravates, ce n’est pas trop pour moi. Aussitôt que je vois quelqu’un qui en porte une, j’ai l’impression que c’est écrit “hypocrite” en arrière de la cravate. »

— Jacques Dussault

« L’air un peu négligé de Jacques fait en sorte que les gens pensent qu’il est comme ça dans sa préparation. Pourtant, je n’ai jamais vu quelqu’un être aussi bien préparé pour son travail. Son souci du détail est remarquable », a indiqué St-Onge, qui a travaillé avec Dussault pendant plusieurs années et dans plusieurs médias différents.

« Au milieu des années 90, Jacques et Pierre Durivage décrivaient des matchs de la NFL et j’étais le présentateur. Ils regardaient les matchs sur un écran de 15 po et je me souviens que Jacques expliquait et analysait un jeu plus rapidement que l’analyste américain fréquemment. J’ai vu de près comment il se préparait pour son travail à la radio et à la télé, je n’ose même pas imaginer ce que c’était lorsqu’il était entraîneur. »

Jacques Dussault

Un monument

Compte tenu de tout ce qu’il a accompli au cours de sa carrière de près de 50 ans, Jacques Dussault sera un jour considéré comme un monument dans l’histoire du football au Québec. Ne serait-ce qu’en raison du fait qu’il a été un précurseur en perçant la muraille d’un sport qui était jusque-là réservé aux entraîneurs anglophones.

« Ce que je peux dire, c’est que j’ai été le premier », convient Dussault, qui ne doute pas un seul instant qu’il pourrait encore être un bon pilote, lui qui aura 68 ans dans quelques mois.

« Je serais encore capable, mais c’est le côté “politiquement correct” que je n’ai pas. Et je ne veux pas l’avoir, non plus. Je ne vais pas commencer à parler avec des gens au cas où ça pourrait me donner de l’avancement, je suis incapable de faire ça. Je n’ai jamais été carriériste. »

On a posé cette simple question à trois des personnes les mieux placées pour en juger : Jacques Dussault reçoit-il le mérite qui lui revient pour l’ensemble de sa contribution au football québécois ?

« J’ai entendu quelques hommages à la radio l’année dernière et les Carabins l’ont honoré de belle façon. Mais je pense qu’il mérite un peu plus. Il a pavé la route pour tous les entraîneurs québécois », a estimé son fils François.

« Il mérite beaucoup plus pour tout ce qu’il a accompli et ça ne me gêne pas de le dire. Tous ceux qui ont travaillé avec Jacques savent comment il était bon dans son travail, et il a touché beaucoup de gens », a répondu Danny Maciocia.

« Sans Jacques, je n’aurais jamais été le premier entraîneur-chef québécois à gagner la Coupe Grey ou encore le premier DG québécois dans la LCF. »

— Danny Maciocia

« C’est sûr qu’il n’a pas obtenu tout le mérite qui lui revenait. Son amour pour les cotons ouatés lui a nui, selon moi », croit Jean St-Onge.

« Lorsque j’étais à Albany State, j’avais un gros morceau de carton dans mon bureau sur lequel était inscrit ceci : “Celui qui juge à première vue peut perdre un ami pour la vie”. Je veux que les gens se souviennent de moi comme d’un gars foncièrement honnête. Le reste me dérange peu. On ne peut pas faire plaisir à tout le monde. »

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