Attentat de Québec

Bissonnette pensait que les musulmans voulaient tuer sa famille

Québec — Alexandre Bissonnette était dépressif et suicidaire depuis l’âge de 14 ans. Mais depuis peu, il était rongé par autre chose : une peur des musulmans et des terroristes, qui selon lui allaient venir tuer sa famille.

Le 29 janvier 2017, quelques heures avant d’abattre six hommes innocents dans une mosquée de Québec, il a vu à la télévision un reportage sur le Canada qui ouvrait ses portes aux réfugiés. C’est l’une des raisons qui l’ont décidé à passer à l’acte.

« Oui, j’écoutais la télé, pis on a su que le gouvernement canadien allait prendre plus de réfugiés. Ceux qui ne seraient pas admis aux États-Unis seraient rendus ici. Et là j’ai comme perdu la carte », a expliqué le tueur le lendemain du carnage, lors d’un interrogatoire qui a duré plus de trois heures.

Le 27 janvier, le premier ministre du Canada avait envoyé un message sur Twitter qui avait fait le tour du monde. « À ceux qui fuient la persécution, la terreur et la guerre, sachez que le Canada vous accueillera », écrivait Justin Trudeau.

Bissonnette a donc décidé de prendre les choses en mains, confie-t-il au sergent-enquêteur Steve Girard. « Pour pas que ça devienne comme en Europe. Ce qui se passe en Allemagne, en France, en Belgique aussi, aux Pays-Bas, en Norvège, en Italie, partout. Ça va venir ici. »

« Et ils vont tuer mes parents, ma famille et moi aussi. J’étais sûr de ça. Il fallait que je fasse quelque chose, dit-il. Ça fait des mois que ça me torture. »

« À chaque jour je suis inquiet, anxieux à travers le plafond. Je ne sais plus quoi faire. Je veux me suicider à cause de ça. »

— Alexandre Bissonnette

De ces trois heures se dégage le portrait d’un jeune homme malade – il prenait du Paxil, un antidépresseur. Mais aussi celui d’une personne obsédée par les musulmans et le terrorisme, qui n’hésite pas au cours de l’interrogatoire à défendre son massacre de la veille.

Son plan le 29 janvier était de tuer des musulmans et de se suicider ensuite dans une forêt de Charlevoix. Il raconte à l’enquêteur qu’il voulait ainsi éviter d’autres actes terroristes. « Ce n’est pas mal, ce que j’ai fait, dit-il sans broncher. Comme j’ai dit, y’a des gens qui vont être sauvés. Ma famille va être sauvée. »

« Je me suis dit que peut-être que grâce à ce que j’ai fait peut-être une centaine de personnes allait être sauvée, dit Bissonnette. Peut-être 200, peut-être 300 personnes aussi, on sait jamais. C’est ça que je me suis dit. »

L’enquêteur lui demande s’il croisait plusieurs musulmans à l’Université Laval. « C’est sûr qu’il y en a beaucoup. Moi, ça me stressait beaucoup. On ne sait jamais ce qui va se passer. C’est constant comme ça. Il va y en avoir de plus en plus et moi je ne savais plus quoi faire », explique Bissonnette, qui porte une chienne blanche après sa nuit de détention.

« Je me disais que ça allait peut-être sauver des vies, ce que j’ai fait. Je le rationalise comme ça », ajoute-t-il.

Mystérieuse obsession

Steve Girard mène l’interrogatoire de main de maître. Pendant les deux premières heures, il tente de rassurer Bissonnette, qui se braque à chaque mention de la tuerie. L’enquêteur l’amène à parler de sa passion pour les jeux vidéo – Bissonnette a longtemps joué à World of Warcraft –, les échecs, la chasse… Le tireur n’aime pas la chasse « aux grosses affaires », comme l’orignal. Il préfère chasser la perdrix.

L’enquêteur raconte alors à Bissonnette, probablement pour l’amadouer, qu’il a voté pour Stephen Harper dans le passé. « Tu comprends, je suis un policier alors c’est normal que Stephen Harper, qui est plus de centre droite, me rejoignait un peu plus », lui dit Girard.

« C’est vrai ce que vous dites-là ? », demande le tireur, qui semble sortir de sa coquille un instant. Quand le policier parle de Donald Trump, Bissonnette admet qu’il partage la vision de l’immigration du président américain. Puis il se braque de nouveau et refuse de répondre. « J’ai pas d’idéologie », lance l’homme de 27 ans.

Comment est née l’obsession du tueur pour les musulmans ? Dur de comprendre. Bissonnette raconte qu’un des élèves qui s’en prenaient à lui au secondaire était de confession musulmane.

Contacté par La Presse, l’ancien camarade de classe n’était pas entièrement surpris d’avoir été identifié comme un intimidateur par Alexandre Bissonnette. Il s’est toutefois défendu de l’avoir tyrannisé pendant leurs études secondaires. « C’était très enfantin, notre affaire. C’était deux enfants qui se chamaillent. »

Alexandre Bissonnette lui-même précise, lors de son interrogatoire, que l’intimidation dont il a été victime au collège des Compagnons-de-Cartier de Sainte-Foy n’avait « pas de rapport » avec l’attentat de la Grande Mosquée de Québec.

C’est réellement en 2014, lors de l’attaque de Michael Zehaf-Bibeau sur le parlement, que sa peur des attentats islamistes a pris racine. Il dit aussi à l’enquêteur que l’attentat au camion à Nice en 2016 l’a profondément marqué.

Malade depuis l’âge de 14 ans

Le tueur de la mosquée de Québec se confie aussi sur ses problèmes de santé mentale, qui remontent à l’adolescence. « Ça fait des mois que je ne file pas. Des mois, des mois et des mois. Pis je sais plus quoi faire, lance Bissonnette. Ça fait depuis que j’ai 14 ans, que j’ai ça. »

L’homme explique qu’il n’a jamais parlé de ses problèmes à ses parents, sauf une fois à l’âge de 16 ans. Il raconte comment il s’est d’abord fait prescrire du Luvox par un médecin généraliste. Puis il y a trois semaines, un autre médecin généraliste lui a prescrit du Paxil.

Mais dans les derniers mois, son état mental s’est dégradé, dit-il. Il a arrêté de prendre au sérieux ses études. Il est en arrêt de travail depuis trois semaines à Héma-Québec, à cause de troubles anxieux. Il devait d’ailleurs reprendre le travail le 30 janvier, au lendemain du carnage, le jour même où se déroule l’interrogatoire.

« Je pensais que les pilules allaient régler le problème. Mais ça n’a pas réglé le problème. Ça l’a rendu pire. »

— Alexandre Bissonnette

Le tueur révèle aussi avoir bu du saké le jour du drame. « Si j’avais pas bu hier, je serais pas ici », dit-il.

À la fin de l’interrogatoire, après avoir entendu Bissonnette présenter la tuerie pratiquement comme un geste d’autodéfense, l’enquêteur le confronte.

« Tu t’es jamais posé la question que ces personnes-là que t’as tuées, c’étaient des maris, des frères, des pères, des oncles. Tu y as pensé à ça ? »

« Oui, oui, j’y ai pensé… C’est pour ça aussi que j’ai honte », dit finalement Bissonnette, juste avant que le policier mette fin à l’entretien.

Une médaille pour Azzedine Soufiane ?

Le héros de l’attentat à la Mosquée de Québec pourrait être honoré pour sa bravoure dès la fin du procès d’Alexandre Bissonnette. Le bureau de la gouverneure générale aurait en effet ouvert un dossier au nom d’Azzedine Soufiane, qui a bondi sur le tireur pour l’arrêter, au prix de sa vie.

« Il y a déjà un dossier ouvert auprès du bureau de la gouverneure générale », confirme le député fédéral Joël Lightbound.

« Nous, on est impliqués, mais le dossier est déjà ouvert. C’est juste que ça ne peut pas avoir lieu avant la fin du procès », précise le député de Louis-Hébert, où se trouve la Grande Mosquée de Québec.

Le député libéral dit soutenir la candidature de Soufiane, l’une des six victimes de la tuerie du 29 janvier 2017. « C’est sûr que cet homme-là, selon ce qui a été rapporté, est un héros qui a fait preuve d’une bravoure immense, dit-il en entrevue avec La Presse. Il mérite d’être décoré, pour sa famille, sa communauté, mais aussi pour le pays en entier. »

Les vidéos de l’attentat sont limpides. L’homme de 57 ans, père de trois enfants, est mort en héros. Il est passé à un cheveu d’arrêter Bissonnette, qui a réussi à esquiver sa charge.

Le bureau de la gouverneure générale n’a pas voulu confirmer que Soufiane pourrait recevoir une distinction pour bravoure. Il s’agit d’un processus confidentiel, selon la porte-parole Sara Régnier-McKellar.

« Le comité pour la bravoure se réunit quatre ou cinq fois par année. Les nominations retenues sont annoncées dans la Gazette du Canada et par communiqué de presse lors des cérémonies de remise de distinctions. Je n’ai pas de date précise pour les prochaines cérémonies », a expliqué la porte-parole.

Le procès du tueur doit se terminer au mois de juin. Bissonnette risque 150 ans de prison ferme.

— Gabriel Béland, La Presse

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