Bonjour, docteur, comment ça va ?

Un patient entre dans le bureau de son médecin : 

« Bonjour, docteur ! Comment ça va ?

— Ça va pas vraiment bien. Même que ça va pas du tout.

— Comment ça, docteur ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Ben là ! Vous lisez pas les journaux ! ? On n’arrête pas de parler contre nous, partout. Y’a plus d’articles pour parler contre les médecins que d’articles pour parler contre le Canadien ! Pis on s’entend qu’ils ont une saison de cul. Si le peuple veut se défouler sur des millionnaires, qu’ils s’en prennent à Price, Pacioretty pis Weber. Pas à nous ! Quessé qui se passe ! ? Avant, les médecins, on était comme des dieux. On était la profession la plus respectée de la société. On nous appelait monsieur le docteur partout, même au dépanneur. Tous les parents voulaient que leurs enfants deviennent médecins. On était plus important que le premier ministre ! Quessé qui s’est passé ?

— Y s’est passé qu’un médecin est devenu premier ministre…

— Oui, pis après ? Pas besoin de traiter tous les médecins comme des politiciens à cause d’un seul médecin !

— Ben, c’est parce qu’il n’y en a pas juste un, y’en a deux. Le ministre de la Santé, c’est un médecin aussi. Pis y’en mène large.

— Le Québec a été dirigé par des avocats durant 100 ans, est-ce que les gens en veulent à tous les avocats ?

— Oui.

— Ça peut pas continuer de même. L’autre jour, je m’en vais chercher mon plus jeune à la maternelle, j’arrive 10 minutes en retard, l’éducatrice me dit : “Monsieur, est-ce qu’il va falloir vous donner une prime pour que vous soyez à l’heure ? !” Tout le monde part à rire !

— Est bonne !

— C’est pas tout, samedi dernier, je suis au spa. La fille au comptoir me dit : “Vous savez, ici, monsieur, on vous donnera pas une prime pour mettre la jaquette, même que c’est vous qui payez pour la mettre !” Tout le monde part à rire ! Ça m’a fait suer. Pis j’étais même pas encore dans le sauna. Avant, les gens faisaient attention à nous. Ils nous donnaient plein de cadeaux. Ils nous gâtaient pour être sûrs qu’on les traite comme il faut. Ils nous donnaient du vin, du fort, des gâteaux, des manteaux, des billets de hockey dans les loges. Maintenant, pus rien. C’est sûr, y’arrête pas de lire dans les journaux qu’on gagne trop cher. Faque le monde se dit : qu’ils s’arrangent ! C’est pas évident de voir son salaire étalé partout ! Pensez-vous que ça m’aide pour ma pension alimentaire ? Pis quand je vais au restaurant avec des amis, tout le monde me laisse pris avec la facture : “Tiens, mon doc, prends l’addition. Elle est salée, pis tu m’as dit d’éviter le sel !” Haha ! J’ai le goût de brailler…

— Ben voyons, docteur, soyez fort.

— Vous comprenez pas ! Quand t’es habitué à être admiré, c’est dur, du jour au lendemain, d’être ridiculisé. Le monde, maintenant, y’aime les infirmières ! On les plaint ! On les vénère. Hé que c’est pas facile, leur job. Elles, on pourrait les augmenter, pis les augmenter, les gens applaudiraient. Nous, on se fait huer. C’est rendu qu’on se sent tellement coupable de faire du cash que y’a même des médecins qui sont contre leurs augmentations. Ils disent qu’ils gagnent trop. Juste au Québec ! As-tu déjà entendu un médecin américain dire qu’il gagne trop ? ! Le médecin américain, y’a des œuvres d’art dans son bureau, du mobilier de chez Roche Bobois, y’a une photo de sa Ferrari sur le mur, pis ses patients l’aiment parce qu’ils se disent qu’il doit être bon, s’il fait autant d’argent. Au Québec, même les proctologues ne peuvent pas péter plus haut que le trou. Dans nos bureaux, au lieu des œuvres d’art, y’a des posters pour dire de se laver les mains, nos meubles viennent de chez Bureau en gros, et sur le mur, c’est une photo de nous en camping. Tout pour pas flasher. Ici, si un médecin a l’air trop riche, c’est suspect. On se dit qu’il doit voler le monde. C’est pas facile. On a même renoncé au forfait jaquette pour acheter la paix. On sait pus quoi faire pour redorer notre blason. M.D., ça ne veut plus dire docteur en médecine, ça veut dire médecin découragé !

— Vous savez, peut-être que les gens n’aiment pas les médecins, mais ils aiment leur médecin.

— Vous croyez ?

— On n’a pas vraiment le choix. Vous avez notre vie entre les mains. On a intérêt à ce que vous nous aimiez. Et la meilleure façon de s’assurer que quelqu’un nous aime, c’est de l’aimer.

— Vu de même… Mais nous, on veut pas juste l’amour de nos patients, on veut l’amour de tout le monde. Comme avant ! On a 25 ans d’études dans le corps. On est bourrés de connaissances. Tous les jours, on se bat contre la mort. C’est pas pour se faire niaiser ! Respect ! R-E-S-P-E-C-T ! On veut du respect ! Du respect, s’il vous plaît ! O.K., on a peut-être exagéré. La prime pour jouer la normale au golf, c’est poussé un peu.

— Vous recevez une prime quand vous jouez la normale au golf ?

— Ah, c’est vrai, c’est pas sorti, encore… Oubliez ça ! Oubliez ça ! Bref, ça va pas ben pantoute. Toute la charge anti-médecins me perturbe, me stresse, m’angoisse. J’ai mal à la tête, j’ai des brûlures d’estomac, je suis épuisé. Et vous, comment ça va ?

— Finalement, ça va pas si mal que ça. »

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