Psychologie sportive

Survivre à un échec

Quel athlète n’a pas eu à traverser une période creuse ? Quel entraîneur n’a pas eu à se remettre en cause ou à diriger un joueur en perte de confiance après un échec ? Le triathlète Antoine Jolicoeur Desroches, l’entraîneur Danny Maciocia et la consultante en préparation mentale Véronique Richard font part de leur expérience pour bien gérer les moments difficiles.

Psychologie sportive

Transformer une déception en motivation

L’image n’a pratiquement pas quitté Antoine Jolicoeur Desroches pendant un an. Chaque jour ou presque, il repensait à l’abandon qui avait mis un terme à sa première expérience sur la distance Ironman à Mont-Tremblant en 2017.

Sur les routes des Laurentides, qu’il connaît par cœur, le jeune triathlète rêvait d’entendre la célèbre phrase « You are an Ironman » à la ligne d’arrivée. Il a plutôt terminé la course estivale dans une ambulance après s’être évanoui lors de la partie marathon. Cette déception n’a cependant pas refroidi le jeune triathlète qui était jusque-là spécialisé dans le demi-Ironman.

« C’est plus décevant d’abandonner que de faire un mauvais résultat. J’ai essayé de m’en servir comme une motivation et de le voir comme un élément positif, débute-t-il. Dans les périodes plus difficiles, comme en hiver, je me disais : “Je ne veux pas que ça arrive cette année et je vais tout faire pour être en meilleure condition.” »

« Autant tu peux tirer de la motivation des bonnes courses, autant c’est parfois plus motivant de penser à celles qui se sont mal déroulées. »

— Antoine Jolicoeur Desroches

Après avoir laissé retomber la poussière pour « enfiler un chapeau plus scientifique », il s’est livré à une minutieuse analyse afin de bien comprendre la tournure des événements.

Le problème était-il physique ? Son organisme, habitué au demi-Ironman, pouvait-il supporter cette nouvelle distance avec ce que cela comporte comme augmentation de volume à l’entraînement ? « Au début, on pensait que ça pouvait être un problème cardiaque. On a fait des tests au repos et à l’effort avec un électrocardiogramme. En fin de compte, tout était correct à cet égard », indique Jolicoeur Desroches, qui suspecte plutôt une hypotension.

Parallèlement, il étudie la stratégie de course qui a conduit à son abandon. Avec le recul, il se rend compte qu’il a démarré les portions vélo et course à pied trop rapidement. Il juge aussi que sa nutrition était inadaptée pour un effort aussi long. Dans cet exercice d’autocritique, il sollicite des regards extérieurs, celui de ses parents, d’amis triathlètes et de son entraîneur. « Souvent, on est très dur avec soi-même, alors c’est bien d’avoir quelqu’un d’autre pour nous remettre sur le bon chemin.

« Après cette année-là, j’ai décidé de changer d’entraîneur. L’une des raisons est que l’analyse de cette course à Tremblant ne s’est pas totalement faite comme je l’aurais souhaité. Je trouve qu’on n’a pas bien appris de cette course-là, indique celui qui s’entraîne maintenant avec Pascal Dufresne. La clé, c’est l’analyse de la course, la préparation et, dans le cas du triathlon, la nutrition. »

Afin de tourner la page rapidement, Jolicoeur Desroches a participé aux Championnats du monde du demi-Ironman, dans le Tennessee, trois semaines après la déception de Mont-Tremblant. D’un point de vue physique, il aurait peut-être été plus prudent de se reposer. Mais même s’il a terminé au 28e rang, il estime que le fait d’avoir un objectif si près de son abandon a été positif.

« Ç’aurait été beaucoup plus difficile si l’Ironman de Mont-Tremblant avait été ma dernière épreuve de l’année. Si la course suivante avait été six ou huit mois plus tard, ça n’aurait pas été facile de rester dans cette énergie négative. »

— Antoine Jolicoeur Desroches

« Ç’a été une source de motivation pour continuer à m’entraîner et ça m’a permis de me défouler rapidement. »

Après cet échec, Jolicoeur Desroches a ainsi mis l’accent sur la course à pied, sa faiblesse, et ajouté de très longues sorties à vélo.

Ces apprentissages et ces changements ont fini par s’avérer payants lorsqu’il a pris la quatrième place de ce même événement à Mont-Tremblant en 2018. Un an plus tard, Jolicoeur Desroches a bien compris qu’il n’avait pas tout perdu lors de cette première expérience achevée à terre.

Psychologie sportive

« Vivre dans le moment présent »

Comment un entraîneur compose-t-il avec des choix qui ne tournent pas à son avantage ou avec des joueurs qui commettent une erreur ? L’entraîneur-chef de l’équipe de football des Carabins de l’Université de Montréal, Danny Maciocia, donne son point de vue.

Lors d’un match, comment un entraîneur gère-t-il une décision qui ne s’est pas avérée la bonne ?

Dans notre cas, on vit toujours pour le moment présent et pour le jeu qu’on est en train d’exécuter. Que ce soit un bon jeu ou un jeu qui tourne mal, on n’y pense plus par la suite. C’est tellement important. On est conscient que, dans des matchs très importants, de 10 à 12 jeux vont déterminer le sort d’une rencontre. Comme on ne sait pas s’ils seront au début, à mi-chemin ou à la fin, il faut être certain d’être concentré sur le moment présent.

Est-ce facile d’oublier aussi rapidement lorsqu’on est un jeune entraîneur sans grande expérience ?

C’est vrai que, quand tu es jeune, tu as peut-être tendance à tomber là-dedans et à dire : « Si je l’avais fait différemment ou si j’avais appelé un autre jeu, peut-être que je ne serais pas dans la même situation maintenant. » Mais, à un moment donné, quand tu te retrouves au deuxième ou au troisième quart, il y a encore beaucoup de jeux à décider. Tu dois conditionner ton cerveau à tourner la page.

Comment analyse-t-on les mauvais jeux après le match ?

Dans ma carrière d’entraîneur, j’ai remporté deux Coupes Grey [2003 et 2005] et une Coupe Vanier [2015], mais je ne me rappelle pas totalement les jeux. Par contre, je me rappelle facilement ceux lors de mes défaites à la Coupe Grey et à la Coupe Vanier. Je peux en parler pendant des heures. Même après de larges victoires, j’ai toujours tendance à autoévaluer les appels que j’ai échappés. Je dis toujours que les joueurs et les arbitres ne vont jamais avoir un match parfait. C’est pareil, je ne connais pas un coach qui a dirigé un match parfait. Si tu frappes pour ,800, tu augmentes tes chances d’aller chercher une victoire… mais je vais toujours penser à ces deux jeux ratés. Des fois, je me demande si ce n’est pas une maladie que j’ai.

Comment gère-t-on le cas d’un joueur qui n’exécute pas un jeu qui semble facile ?

Prenons le cas d’un receveur qui échappe un ballon au cours du match. Je vais lui dire que, à notre retour sur le terrain, on va appeler un jeu spécifiquement pour le viser. Je vais lui répéter qu’on a confiance en sa capacité à capter le ballon. Pour le botteur, il faut lui dire d’oublier son placement raté et que la prochaine tentative sera plus importante. Si ça arrive à la fin du match, on n’en parle ni sur le terrain ni dans le vestiaire après. Quand les journalistes vont me parler de tel ou tel jeu, je vais toujours défendre le joueur. Par contre, je vais lui parler le lendemain. Ma philosophie est qu’on ne devrait jamais échanger dans les 24 heures après un match. Il faut le digérer avant.

As-tu déjà vu un joueur perdre totalement confiance après une grosse erreur, un mauvais match ou une mauvaise séquence ?

La plupart des athlètes savent tourner la page assez vite. En football universitaire, par contre, j’en ai vu quelques-uns qui ont tellement perdu confiance. Ils se mettaient tellement de pression à chaque présence sur le terrain et les choses ne s’amélioraient pas. Il y en a un qui a même dû prendre un peu de recul et lâcher le football pendant un an afin de se retrouver, de reprendre une certaine confiance et d’oublier ce qu’il venait de vivre.

Y a-t-il un psychologue ou un préparateur mental avec les Carabins ?

On a un psychologue depuis l’an dernier. Aujourd’hui, c’est très important qu’il soit présent. On est rendu là. Il devrait même faire partie de ton personnel d’entraîneurs, parce qu’il a un rôle très important à jouer dans les succès de ton équipe.

Psychologie sportive

Des pistes de solutions

L’échec est inévitable dans une carrière sportive. Pour mieux le gérer lorsqu’il survient, la consultante en préparation mentale Véronique Richard développe quotidiennement des habiletés auprès des athlètes de Water-Polo Canada, Natation artistique Canada, mais aussi de gymnastes et de patineurs artistiques. La docteure en sciences de l’activité physique avec une spécialité en psychologie de la performance donne quelques pistes. — Pascal Milano, La Presse

Se préparer à l’échec

Un athlète qui ne s’est pas préparé à gérer un échec n’aura pas les outils nécessaires pour y faire face adéquatement le moment venu. Véronique Richard met en place des stratégies en collaboration avec les entraîneurs et l’équipe de soutien intégrée afin d’établir un environnement qui présente à l’athlète des défis tout en lui apportant le soutien nécessaire pour les affronter. « On développe la résilience, par exemple lors des entraînements quotidiens, pour que les athlètes puissent faire face aux situations difficiles en compétition, explique-t-elle. Ce n’est pas une fois que l’échec arrive qu’il faut les développer, parce qu’ils sont émotionnellement très affectés. Le cerveau n’est alors pas disponible pour développer ces habiletés. »

Varier les objectifs

L’une des erreurs commises par un athlète serait d’orienter tous ses objectifs vers le résultat, souligne Véronique Richard, qui évoque sa « part d’incontrôlabilité ». Elle préconise d’établir, entre autres, des objectifs de performance sur lesquels l’athlète aura un contrôle total. « Qu’est-ce que tu travailles au quotidien ? Quelles sont les habiletés techniques, tactiques ou artistiques que tu veux améliorer et dont tu aimerais faire la démonstration le jour de la compétition ? », détaille-t-elle. Autre aspect à ne pas négliger : l’objectif de processus. « Quels sont les comportements ou les attitudes que tu veux adopter pour optimiser ta performance ? […] Quand il y a d’autres objectifs développés en parallèle, l’athlète sent qu’il n’a pas tout fait pour rien [en cas d’échec]. Il sent que le processus a mené quelque part. »

Travailler l’optimisme

La docteure en sciences de l’activité physique travaille « l’optimisme » au quotidien pour que ses athlètes surpassent les échecs vécus à l’entraînement. Elle a développé le concept de « PEP » pour résumer les stratégies permettant d’adopter une attitude plus optimiste. Le premier P symbolise la permanence (« Quand les athlètes atteignent un plateau, ils constatent que c’est juste un moment dans le temps ») alors que E caractérise l’étendue. « Les athlètes doivent se rappeler que le sport est ce qu’ils font et non ce qu’ils sont. En cas d’échec, ils peuvent se rappeler que, même si ça va mal dans le sport, ce n’est pas le cas dans les autres sphères de leur vie. » Finalement, le deuxième P est un raccourci pour la personnalisation de la situation. « Les athlètes doivent être capables de voir les responsabilités qui leur appartiennent et celles qui ne leur appartiennent pas – comme la performance de leurs adversaires. Il faut habituer les athlètes perfectionnistes à avoir une perspective plus optimiste. »

Se poser les bonnes questions

Après une compétition qui s’est mal déroulée, Véronique Richard prend toujours un peu de temps avant d’aborder l’échec avec l’athlète. Elle lui demande plutôt si la performance, lors du jour J, était sous la moyenne, dans la moyenne ou au-dessus de la moyenne. Elle voit donc la situation sous le prisme de la performance individuelle plutôt que de l’objectif raté. « Si, par exemple, une patineuse réussit cinq sauts sur sept, comme à l’entraînement, mais qu’elle rate son objectif de top 5 dans une compétition, elle va parler d’échec. Moi, je la ramène à son pourcentage de réussite à l’entraînement. Est-ce vraiment un échec si c’est dans la moyenne ? ll ne faut pas s’attendre à des miracles en compétition. Si l’athlète réalise ce qu’il a entraîné tout en gérant la pression de la compétition, c’est une réussite. Sinon, nous retournons à la table à dessin. »

Sensibiliser l’entourage

Puisqu’un athlète ne se développe jamais seul, l’état d’esprit de son entourage doit s’accorder avec le sien. Véronique Richard implique ainsi les parents lors de certains ateliers. « Ce n’est pas pour mal faire, mais il y a des parents qui ne vont parler que des objectifs de résultat sans s’intéresser au reste. Il y a aussi des parents qui sont très pessimistes et qui vont projeter ça sur leur enfant. » Elle aime aussi que les entraîneurs soient présents lors des séances de groupe pour qu’ils développent eux-mêmes les habiletés à gérer un échec.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.