Soul/R&B

Solange vous invite chez elle

When I Get Home
Solange
Columbia
Quatre étoiles

Solange Knowles existait artistiquement avant la sortie d’A Seat at the Table, son troisième album paru en juin 2016 et qui l’a propulsée bien au-delà des cercles d’initiés, côté soul/R&B. La profondeur de cet enregistrement a permis à la frangine de Beyoncé de « s’attabler » avec les artistes des grandes ligues. Pour longtemps ? When I Get Home arrive avec le mois de mars et… il est facile de prédire que les avis seront partagés.

La ligne de démarcation des perceptions se situe entre, d’une part, les amateurs à la recherche de vers d’oreille et de lignes mélodiques gravées dans le cortex, « tounes » destinées au pinacle des palmarès, et d’autre part, les fans de musique dont les structures chansonnières ne doivent pas absolument comporter ces accroches si d’autres éléments créatifs en étoffent les mélodies, progressions harmoniques et beats.

On ne trouve donc pas de Cranes in the Sky ou de Don’t Touch My Hair sur le quatrième opus studio de Solange. When I Get Home se veut une production plus horizontale, les rythmes y sont lents ou moyens, les mélodies et refrains y sont généralement ténus, discrets et servent davantage les compositions et la réalisation. « Quiet storm » au féminin, voici 19 titres en phase avec la lutherie actuelle et ses artisans parmi les plus créatifs de la musique afro-américaine ou afro-britannique.

Le titre de l’opus résume la démarche : par différentes facettes de Houston, ville natale de Solange, à travers ses rues, ses voisinages, ses personnages célèbres, les amis de l’artiste, les membres de sa famille, When I Get Home se veut aussi une introspection de la condition afro-américaine au féminin.

À Houston, suggère Solange, nous avons un problème avec la sous-estimation d’un secret trop bien gardé, celui d’une ville très culturelle – R&B, hip-hop ou jazz de haute volée, on pense entre autres à Robert Glasper et feu Roy Hargrove, mais aussi aux rappeurs Scarface et Travis Scott, sans compter Destiny’s Child, dont la superdiva Beyoncé est issue.

Houston ? Nous avons un problème… Au fait, avons-nous un problème ?

Musicalement, cet album est un authentique « grower » dont on décèle les qualités au fil de nombreuses écoutes. On observe que plusieurs artistes extrêmement doués ont contribué à la composition et à la réalisation, dont les jazzmen Christophe Chassol, Jamire Williams, le groupe Standing on the Corner, John Key ; les artistes hip-hop, R&B, afro-pop Dev Hynes (Blood Orange), Steve Lacy (The Internet), Pharrell Williams, Gucci Mane, Scarface, ou même l’icône de la pop expérimentale Panda Bear (Animal Collective).

Solange, indique-t-on sur les profils biographiques, aurait également été inspirée par le très cosmique leader et compositeur Sun Ra, la spirituelle Alice Coltrane, le génial Stevie Wonder ou le compositeur contemporain Steve Reich. Parlons ici davantage d’intentions que de résultats sonnants.

Au bout du compte, ces collaborateurs triés sur le volet et ces sources stylistiques ont mené Solange Knowles à un enregistrement horizontal, sans secousses majeures, mais qui fait lentement son chemin telle une coulée de matière en fusion.

— Alain Brunet, La Presse

Hip-hop

LA voix féminine du rap londonien

Grey Area
Little Simz
Age 101
Quatre étoiles

Sous les arbres d’Osheaga en 2016, les Montréalais ayant assisté à sa prestation-choc de 40 minutes avaient pris toute une claque. De ce côté-ci de l’Atlantique, « Simbi » Abisola Abiola Ajikawo était une inconnue sous son vrai nom comme sous celui du pseudo Little Simz. De toute évidence, on avait saisi qu’elle était promise à un avenir brillant, en voici la preuve plus qu’éloquente avec Grey Area. Fille d’immigrés nigérians, la rappeuse de 25 ans signe ici son troisième album, et il se trouvera fort probablement au sommet des listes de 2019. Prédisons du coup la notoriété mondiale pour la jeune Afro-Britannique, dont le phrasé est sans conteste l’un des plus éloquents du rap anglo-européen. La production de ce superbe enregistrement est mâtinée de soul/R&B (vieille école) et de jazz, orchestrée (sauf exception) par le très doué Inflo – ce dernier a aussi réalisé le fameux opus de Michael Kiwanuka, qui fait d’ailleurs une apparition remarquée sur Grey Area. Le choix d’un seul réalisateur et compositeur est ici tout à fait justifié, et laisse espérer une tournée de Little Simz avec musiciens, comme ce fut le cas récemment de ses collègues américains Noname et The Internet. Les 10 titres au programme transpirent l’opiniâtreté, la confiance en soi et, paradoxalement, la vulnérabilité. Il y est question d’éducation, de relations intimes, de vertiges professionnels et artistiques, de santé mentale, de courage, d’indépendance d’esprit. Ainsi s’exprime LA voix féminine du rap londonien. — Alain Brunet, La Presse

Indie pop

En toute intimité… pop

Multicolore
Marie-Eve Roy
La Tribu
Trois étoiles

Les années punk rock de Vulgaires Machins semblent de plus en plus loin derrière Marie-Eve Roy, qui en est demeurée un membre important (voix, guitares, claviers) jusqu’au dernier album lancé en 2011, sans compter les performances menées sur scène jusqu’en 2013… suivies d’une « pause indéterminée ». L’auteure, compositrice et interprète a depuis lancé Bleu Nelson, réalisé en 2016 par Julien Mineau, et voilà ce Multicolore, coréalisé et exécuté par Gus van Go, Werner F. et le tandem Likeminds (Jesse Singer, Chris Soper). Voilà de l’indie pop mélodique sans flafla, bricolée avec les outils d’aujourd’hui et d’hier. Cette facture anglo-américaine est archiconnue depuis l’aube de la précédente décennie, à la différence que le texte (majoritairement cosigné avec Jonathan Harnois) est chanté en québécois de bon aloi. En toute intimité, la narratrice y exprime des sentiments partagés, y ressasse des épisodes de la vie. Elle y aborde les questions de l’autonomie, du libre arbitre, de l’inévitable vieillissement, de l’impasse entre amoureux. Elle y évoque des angoisses insomniaques, y manifeste le désir d’une existence pleine du début à la fin, « fidèle à tes étincelles », y souhaite la prolongation incertaine d’une relation qui restera ancrée au fond de soi quoi qu’il advienne. Un trek au Népal y devient une métaphore chansonnière, un comportement au sein d’une relation amoureuse y est regretté, la détermination de maintenir le feu de l’amour y est affirmée. Les intentions poétiques sont là, les rimes soignées, quoique peu virtuoses de manière générale. Simples et bien construites, ces chansons se destinent à un public plus vaste que celui déjà conquis par la principale intéressée.

— Alain Brunet, La Presse

Blues, americana, indie rock, électro, contemporain, jazz

La charge et le fini des grands albums

Silences
Adia Victoria
Atlantic
Quatre étoies

Adia Victoria insiste pour qualifier sa musique de blues, la résidante de Nashville balaie d’emblée les étiquettes rock ou americana. On peut certes comprendre ce lien inextricable aux racines de l’expression afro-américaine ; attitude blues, inflexions blues, esprit blues, mais… l’indie rock, les variables americana, la musique de chambre contemporaine, le jazz (primitif ou moderne) et l’électro ne cessent de jaillir dans ses chansons excellentes, arrangées et exécutées sous la supervision du multi-instrumentiste Aaron Dessner (The National). Les 12 titres de ce deuxième album studio signé Adia Victoria sont les stations d’un parcours farouche, hyper lucide, introspectif, assurément féministe, rebelle face au racisme endémique dans le Deep South étatsunien, spectaculairement affranchi du fondamentalisme religieux prégnant au pied des Appalaches sudistes – et dont l’artiste a subi le rigorisme manichéen et le puritanisme moral. L’enregistrement porte cet alliage rarissime de force brute, de subtilité littéraire et de raffinement musical, on y savoure la tension entre la puissance explosive de l’expression sonore au programme et ces mélodies voilées, doucement exprimées jusqu’aux frontières du susurrement. À 32 ans, Adia Victoria s’impose ainsi comme l’une des plus brillantes songwriters de l’heure, ce Silences a la charge et le fini des grands albums.

— Alain Brunet, La Presse

Électro

Beauté, étrangeté… fascinante Liz Harris

After Its Own Death/Walking in a Spiral Towards the House
Nivhek
Yellowelectric
Quatre étoiles

Liz Harris a troqué cette fois le pseudo Grouper pour Nivhek, question de mettre au monde deux pièces réparties en deux mouvements lents et longs ; After Its Own Death et Walking in a Spiral Towards the House durent respectivement 37 minutes 55 secondes et 21 minutes 5 secondes. Ces œuvres résultent de deux séjours aux Açores, au Portugal, et dans l’Arctique russe où l’Américaine en a retravaillé une matière première préalablement modelée à son domicile d’Astoria, en Oregon. Des écoutes successives inspirent les qualificatifs suivants : céleste, inquiétant, insolite, étrange, fantastique, hypnotique, onirique, funéraire, sépulcral, méditatif… Plus concrètement, ces œuvres sont assorties de pistes vocales en surimpression, mellotron, guitares, pédales d’effets, gamelan javanais et autres bidules. Avec leurs chants inspirés de la période médiévale, leurs sédiments électroacoustiques ou bruitistes, leurs guitares éparses, basses fréquences synthétiques, drones et autres effets de réverbération, ces œuvres n’ont pas pour objet de conduire à l’extase. Il s’agit plutôt d’atteindre des états de pleine conscience, zones de transition où le positif côtoie forcément le négatif. La principale intéressée résume ainsi son travail : « un requiem, un rituel pour déverrouiller et libérer des sentiments… concentré sombre et toxique de quelque chose bouillonnant au-dessous… » À l’évidence, Liz Harris ne rigole pas.

— Alain Brunet, La Presse

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