Chronique 

Les squelettes dans le placard

Maxime Fiset est cet ex-néonazi repenti qui a fait l’objet du documentaire La bombe, diffusé à Télé-Québec l’automne dernier, sur la montée des mouvements d’extrême droite au Québec. Il y raconte comment il s’est radicalisé, à la fin de l’adolescence, au contact de groupes de skinheads fascistes de Québec, il y a une douzaine d’années.

Fiset a lu Mein Kampf, a fondé la Fédération des Québécois de souche et a envisagé de construire une bombe, pour « tuer des étrangers ». Aujourd’hui, il parle ouvertement de ses fantasmes meurtriers et du racisme qui a guidé sa jeune vingtaine. Parce qu’il veut, en dévoilant les squelettes dans son placard, mieux faire comprendre les sombres idées qui peuvent traverser l’esprit d’un jeune homme en colère.

J’ai pensé à Maxime Fiset en lisant cette semaine les déclarations controversées de l’acteur Liam Neeson sur les pulsions racistes qui l’avaient aussi habité dans la vingtaine. Questionné sur le désir de vengeance, en marge de la sortie en salle du film Cold Pursuit (Poursuite de sang-froid), dans lequel son personnage multiplie les meurtres pour venger l’assassinat de son fils, Neeson a avoué avoir eu « envie de tuer un salaud de Noir », après le viol d’une amie, il y a 40 ans.

Au journal britannique The Independent, Neeson, acteur de grands rôles au cinéma – dont celui d’Oskar Schindler –, a déclaré s’être promené pendant une semaine avec une matraque, à la sortie des bars, en cherchant à se battre avec n’importe quel homme noir qui lui en donnerait le prétexte. « Pour que… je puisse le tuer », a-t-il précisé, du bout des lèvres.

« J’ai honte de l’avouer », a-t-il ajouté, dans cette entrevue publiée lundi. « C’était terrible, terrible, ce que j’ai fait, quand j’y repense. Mais j’en ai tiré des leçons. Je comprends ce besoin de vengeance, mais il ne fait qu’ajouter plus de vengeance et de meurtres. » Neeson en sait quelque chose. Il a connu le conflit nord-irlandais, alors que catholiques et protestants s’entretuaient dans les années 70 et 80.

La réaction aux propos du comédien de 66 ans ne s’est pas fait attendre. Il a aussitôt été condamné pour racisme décomplexé sur quantité de tribunes. « Je ne suis pas un raciste », a-t-il dû préciser, dès le lendemain, à l’émission de télé Good Morning America. Il a déclaré avoir été dégoûté très vite par cette « pulsion primale », « médiévale », qui n’avait rien à voir avec la couleur de la peau du violeur de son amie. « Si elle avait dit qu’elle avait été violée par un Écossais, un Britannique, un Lituanien, je sais que ça aurait eu le même effet sur moi », prétend-il.

Je ne suis pas convaincu que Liam Neeson aurait cherché noise à n’importe quel homme blanc avec un accent d’Europe de l’Est à la sortie d’un bar, dans l’intention de le tuer, si son amie avait été violée par un Lituanien. Mais je suis convaincu qu’il aurait dû suivre le bon conseil de Patrick Huard et se « fermer la gueule ».

Des Noirs se font tuer sans raison chaque semaine en Occident, parfois par des policiers blancs, en toute impunité. Les tensions raciales sont extrêmement vives aux États-Unis, où habite Liam Neeson depuis plus de 30 ans. La société « postraciale » que certains espéraient après l’élection à la présidence de Barack Obama fut évidemment un mirage.

Dans ce contexte, parler publiquement de ses vieux fantasmes de vengeance raciste est une grave erreur de jugement. Pour la promotion d’un film, même si le sujet s’y prête, ce n’est ni opportun ni souhaitable. Et ce n’est certainement pas heureux. Le tapis rouge de la première de Cold Pursuit à New York a été annulé dans la foulée.

On ne banalisera pas les aveux de Liam Neeson. Ce qui lui a traversé l’esprit et l’a poussé à une traque raciste il y a 40 ans est d’une horreur sans nom, comme il le reconnaît lui-même. Mais si on peut questionner l’à-propos de ses déclarations, doit-on condamner du même souffle l’homme qui, de manière contrite et honteuse, admet quatre décennies après les faits avoir eu un tel accès de haine ?

Liam Neeson a avoué l’inavouable. De son plein gré, sans que personne le dénonce ou rappelle ses erreurs du passé. Faut-il aujourd’hui lui faire un procès parce qu’il a été trop franc ? 

S’il a fait de pareils aveux, ce n’est certainement pas pour les justifier. Liam Neeson ne regrette pas l’époque de l’esclavage et des lois Jim Crow. Au contraire. Voilà un homme mûr qui réfléchit au jeune homme qu’il a déjà été.

À l’instar de Maxime Fiset, qui, il y a dix ans à peine, faisait la promotion de théories racistes et qui s’applique désormais à tenter d’éradiquer l’extrême droite au Québec. Parce qu’il a déjà été raciste et qu’il ne s’en cache pas, doit-on le réduire, pour le restant de ses jours, à ce statut de raciste ?

Maxime Fiset travaille aujourd’hui au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, tandis que Liam Neeson s’est spécialisé depuis une quinzaine d’années dans les films de vengeance de type Taken et Cold Pursuit. L’un travaille plus activement que l’autre à se repentir de ses démons du passé. Mais tous deux reconnaissent leurs graves erreurs de jeunesse. Le premier peut-il être admirable et le second méprisable ?

Il y a là non seulement une contradiction, mais un paradoxe hypocrite. À l’image de ceux qui condamnent les propos de Liam Neeson mais vont encourager son personnage de père endeuillé à se faire justice ce week-end, carabine tronquée à la main, au cinéma. En se félicitant de chaque meurtre qu’il commet.

« On fait tous du profilage racial. C’est horrible à admettre, mais on le fait tous. Je sais que, moi, je le fais », avait déclaré Neeson, il y a quelques années, au Guardian de Londres. 

Je ne sais pas si Liam Neeson est raciste, mais il est franc et lucide. Le profilage racial est largement répandu, et ceux qui peuvent dire, en toute certitude, qu’ils n’y succombent jamais sont rares.

Le reconnaître, ce n’est pas admettre que l’on est raciste. C’est admettre que personne n’est imperméable aux constructions sociales ni à l’abri de préjugés, conscients ou inconscients. Les médias, le cinéma, la télé martèlent que les membres des gangs de rue sont noirs ? On finira par voir dans le jeune homme noir un criminel potentiel. Des chroniqueurs nous répètent que les terroristes sont des musulmans ? On finira par croire que les musulmans sont des terroristes.

En bon catholique, Liam Neeson a dû croire naïvement que le pardon était toujours une valeur cardinale de nos sociétés. Et que ses vieux fantasmes de violence, de loi du talion raciste, confessés à un prêtre il y a 40 ans puis révélés publiquement aujourd’hui en toute transparence, seraient pardonnés. C’était bien mal jauger l’époque.

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