Chronique

L’incroyable saga du square Viger

Cela fait maintenant quatre ans que les travaux de réaménagement du square Viger ont été lancés. Ce projet, qui devait être achevé à temps pour les festivités du 375e anniversaire de Montréal, verra finalement le jour (si tout va bien) au printemps 2021.

En effet, un mauvais karma semble flotter au-dessus de cette vaste opération visant à rafraîchir ce lieu moribond. Les travaux ne cessent d’être stoppés, les étapes se multiplient, les coûts grimpent à la vitesse de l’éclair… Pour bien comprendre la lenteur, sinon la stagnation de ce projet, un rappel chronologique s’impose.

Au printemps 2015, dans la frénésie entourant le 375e anniversaire de Montréal, l’administration Coderre lance un ambitieux projet de réaménagement des îlots Chénier et Daudelin du square Viger. Rapidement, la famille de Charles Daudelin, l’artiste-sculpteur qui a réalisé les éléments composant la fameuse Agora, s’oppose à la démolition des structures. Des voix (architectes, urbanistes, artistes et chroniqueurs) s’élèvent.

« Je veux bien qu’on se fasse un gros câlin collectif à la fin, mais en bout de ligne, il faut un réaménagement », déclare alors le maire Denis Coderre.

L’empressement et la légendaire fermeté de Denis Coderre n’ont pas raison du mouvement populaire qui se forme et qui vient à la défense du travail de l’artiste.

Ceux qui avaient toujours trouvé le lieu peu accueillant et qui souhaitent un rasage complet perdent la bataille.

Le projet est mis en veilleuse pendant quelques mois. Les concepteurs et la Ville font finalement marche arrière et reviennent avec une autre proposition qui consiste à conserver quelques-unes des pergolas du projet d’origine. On précise également qu’on restaurera et mettra en valeur d’autres œuvres faisant partie du square, dont le monument dédié à Jean-Olivier Chénier et la sculpture-fontaine appelée Mastodo. On relance finalement le chantier à l’été 2016.

Wô les moteurs ! dit alors le ministère des Transports du Québec (MTQ). Comme le square est situé au-dessus du tunnel Ville-Marie et que la boucle de la ligne orange passe également par là, les experts du MTQ exigent d’inspecter le tout afin de s’assurer que les travaux n’abîmeront pas les structures souterraines.

Le temps passe. Et passe.

Valérie Plante, alors conseillère du côté de l’opposition officielle, qualifie le projet de « mal attaché ». Elle n’arrive pas à comprendre comment l’administration de Denis Coderre a pu lancer les travaux sans avoir réglé au préalable ces détails techniques.

« On a fait sortir les itinérants qui fréquentaient le parc, dit-elle aux médias. Les employés du CHUM utilisaient ce parc. Ça sert à quoi de boucher le secteur si rien ne bouge par la suite ? »

Le maire Denis Coderre, maître dans l’art de rassurer les citoyens, réplique : « S’il y a quelque chose où il n’y a pas de problème, c’est bien ce dossier-là. Fiez-vous à moi. » La Ville de Montréal parle d’un « léger retard », mais se dit « confiante » de pouvoir respecter l’échéancier prévu.

Septembre 2017. le MTQ donne finalement le feu vert aux travaux. Deux mois plus tard, on suspend les opérations en raison de la saison hivernale. Cette pause donne l’occasion à Valérie Plante, qui, le soir du 16 novembre, a délogé Denis Coderre, de se mettre le nez dans le projet.

Le temps passe. Et passe.

Août 2018. Luc Ferrandez, alors responsable des grands parcs, des espaces verts et des grands projets, annonce que le comité exécutif donne son approbation à une révision du projet avant d’ajouter que l’administration actuelle l’a finalement « peu amélioré ».

La nouvelle équipe, tout comme la précédente, dit avoir réalisé que les contraintes de ce projet étaient énormes. « On est arrivés à la conclusion qu’il fallait faire le parc avec une cuillère et une truelle », déclare Luc Ferrandez.

Les changements apportés par l’administration Plante touchent essentiellement les artères autour du square : l’établissement d’une piste cyclable, la réduction de la largeur de la rue Saint-Denis (qui devient unidirectionnelle vers le sud entre Viger et Saint-Antoine), l’élargissement des trottoirs et l’installation de fosses d’arbres sont greffés au projet. Ces ajouts font évidemment gonfler la facture. Celle-ci s’élève maintenant à 63,2 millions, soit près du double du montant initial.

Une sorte de malédiction semble frapper le projet du square Viger. Il est né grâce à une administration qui, souffrant d’emballement aigu, l’a conduit tout droit vers un mur. Puis il a été repris par une administration qui ne semble pas du tout animée par l’empressement de le voir terminé.

Depuis quatre ans, cet immense jardin de béton, de gravats et de poussière est une plaie béante en plein cœur de la ville. Il nous empêche d’apprécier à sa juste valeur la superbe des édifices du CHUM, dont l’érection (amorcée en 2010) a sérieusement éprouvé notre patience.

Cela fait en tout et pour tout neuf ans que ce secteur névralgique de la ville est paralysé. Imaginez ! Neuf ans de bouchons et de rage intérieure pour les travailleurs (automobilistes piétons et cyclistes) qui passent par là, matin et soir.

Ce n’est pas normal que deux ans après le feu vert du MTQ aux travaux du square Viger, nous en soyons encore là. La nouvelle administration aime à répéter qu’il faut prendre le temps de bien faire les choses. C’est vrai. Mais dans un contexte où la ville est sérieusement ankylosée par un nombre incalculable de chantiers, il serait bien qu’on apprenne à bien faire les choses. Et avec une plus grande célérité.

Ce projet était une priorité il y a quatre ans. Il est devenu aujourd’hui une urgence. Le bon vouloir (comprenez ici les nerfs) des citoyens en a décidé ainsi.

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