Portfolio PME Croissance

Toute la lumière de l’homme en noir

ACDF architecture s’est bâtie sur les fondations de sa créativité. Mais la croissance ne devait pas se faire aux dépens de sa réputation.

Professionnellement, Maxime-Alexis Frappier a émergé des égouts.

D’une certaine manière.

L’associé fondateur de la firme ACDF architecture, grand bonhomme à la riche voix de baryton, est un contraste ambulant. Le parquet, les murs, ses chaussures, sa chemise et jusqu’aux montures de ses lunettes, tout est noir : Maxime-Alexis Frappier aime la lumière.

En 2007, au sein du cabinet ACDF nouvellement formé, son premier mandat d’envergure avait consisté à concevoir le siège social de Saint-Germain Égouts et Aqueducs.

Ce qui semblait un triste projet d’entrepôt pour articles de plomberie souterraine s’est concrétisé en un édifice percé sur toute sa hauteur d’une vaste ouverture en verre. Elle donne sur un bassin où semble flotter un grand cube de bois, qui accueille les bureaux de l’entreprise. L’analogie est nette : une énorme conduite d’où l’eau s’est écoulée, « complètement vitrée sur l’autoroute, pour montrer ce que vous faites, comme une lanterne le soir ».

« Je vous raconte ça pour vous expliquer que dès le début, pour arriver à faire des projets plus significatifs, on amenait toujours un regard pragmatique. On a réalisé avec le temps que c’est ce qui nous a permis de nous distinguer. »

Le projet Saint-Germain a remporté en 2010 la médaille du Gouverneur général du Canada, « pour un projet au bord de l’autoroute ! »

Une visite

ACDF architecture compte quelque 85 employés.

Dans le bureau montréalais, sur les postes alignés, une trentaine de personnes s’activent, dont à peine trois ou quatre têtes grisonnantes.

Maxime-Alexis Frappier parcourt l’atelier, s’arrête pour présenter ses collègues, commente les projets en cours…

« On travaille sur un nouveau dossier, un hôtel au coin des rues Sherbrooke et Bleury. »

Sur la petite maquette du projet, des blocs gris représentent une maison patrimoniale de pierres grises et un vieil édifice à la façade art déco, qu’il s’agit de préserver.

« Il y a une ancienne ruelle entre les deux, très étroite, et on s’est dit : on va insérer là un objet qui a l’air de prendre racine, comme une fleur qui pousse entre le béton et l’asphalte. Pour nous, ce qui est important, c’est que nos projets soient des projets contributeurs pour la ville et les gens qui l’habitent. »

Le tremplin

L’homme est talentueux. Son projet de fin d’études, en 2000, a remporté le prix du meilleur projet étudiant au Canada. « Ça commençait bien », reconnaît-il.

Le parcours idéalisé d’un jeune architecte bourgeonnant consiste à fonder son bureau en solitaire, manger de la vache enragée pendant des années, pour enfin percer à la force du génie et du poignet.

« Et à 65 ans, on finit par avoir des grands mandats. Moi, je disais : non, ça ne se peut pas que ça soit ça. »

— Maxime-Alexis Frappier

Il a plutôt profité de l’offre que lui ont faite en 2006 deux architectes établis de se joindre à eux pour fonder un nouveau bureau, ACDF.

« J’ai pris le pari de me joindre à des gens qui avaient déjà sauté sur le tremplin, dit-il. Ils m’ont dit : “Viens-t’en, on met ton nom sur la porte, tu vas être responsable du design.” »

Sa conjointe et lui avaient un premier garçon, ils venaient d’acheter une petite maison : « Il fallait que ça marche. »

Sur la même patinoire

« En architecture, il n’y a aucune récurrence, explique-t-il. On tue un ours à la fois, on le mange, puis ensuite, on va chasser un autre ours. On fait un projet à la fois dans lequel on met tout notre amour, et pendant qu’on le fait, il faut en trouver un autre. »

Après des débuts prometteurs et plusieurs prix pour des projets institutionnels, la firme tente sa chance sur le fulgurant marché asiatique et installe un architecte au Viêtnam pendant un an. En 2012, un cabinet local invite ACDF à se joindre à lui pour le concours d’un grand terminal de croisière de Keelung, à Taipei, « un truc de 400 millions US, une affaire impossible ».

Leurs concurrents sont les idoles de leurs années d’études : Asymptote, Mecanoo, Neil Denari…

« On n’a pas gagné, mais on a eu comme un déclic. On s’est dit : on peut jouer sur la même glace que ces gens-là ! »

Ça déboule

Et soudainement, les occasions s’offrent à eux. On les appelle pour revoir un projet qui achoppait à Vancouver, comportant deux hôtels, un casino et un centre de congrès.

« En quatre à cinq mois, on a réussi à virer tout ça de bord, à proposer un concept qui allait être acceptable pour la ville.

« À partir de là, on aurait dit que tout s’est mis à débouler. On nous a confié l’hôtel Monville, à Montréal. »

L’étroit édifice, une juxtaposition de fenêtres carrées, rythmée par des demi-embrasures contrastées, est louangé dans de nombreuses publications.

Ce coup d’éclat les ramène à Vancouver pour une tour de 45 étages, dont les balcons se projettent en pointes triangulées, disposées tête-bêche. Le projet, en cours de construction, est piloté par le groupe britannique Grosvenor, « qui possède à peu près la moitié de Londres ».

Croissance de réputation

« En ce moment, c’est ce qui nous salue le plus : être créatif dans la façon de développer les affaires, de se positionner, d’être très stratégiques dans la visibilité », expose Maxime-Alexis Frappier.

Il n’utilise les réseaux sociaux qu’au moment approprié, afin de « faire du bras de levier pour continuer à progresser ». Il donne l’exemple d’un projet de tour en copropriété qui a été déposé il y a deux mois à Vancouver. S’inspirant des feuilles de ginkgo biloba, les balcons en béton préfabriqué se projettent comme s’ils avaient poussé sur la façade.

« J’attends de le publier au moment clé. »

En même temps, ACDF veut revenir à ses premières amours, celles des projets institutionnels qui marquent la société.

« On a eu une progression, on a presque triplé notre chiffre d’affaires, on a triplé notre personnel, se réjouit l’architecte, qui a racheté les parts de ses cofondateurs en 2013. Mais on a aussi connu une progression équivalente dans le positionnement et la réputation de la firme. Et c’est ce dont on est le plus fiers, ici. »

La prochaine marche

Contribue-t-il encore activement à la création ?

« Ah, toujours ! Tous les jours, minimalement 50 % de ma journée est consacrée encore à faire le tour des tables, à m’asseoir avec les gens, à faire des maquettes, à crayonner…

« Je passe l’autre moitié à chasser l’ours. »

Mais combien de temps pourra-t-il encore maintenir cet équilibre ? La firme a atteint une taille critique, reconnaît-il. La prochaine marche sera haute.

« À l’interne, on a énormément d’échanges depuis deux ans sur la nécessité de nous donner une structure qui nous permettra, le temps venu, d’aller à un autre niveau. Avec un client aussi prestigieux que Grosvenor, on a l’impression qu’on est bientôt à une nouvelle croisée des chemins. Et là, on s’outille, on se structure, on définit comment on va procéder quand on aura une deuxième vague de croissance aussi importante. »

« Parce que le but, c’est de garder toujours ce qui nous démarque, ce qui nous distingue, cette capacité de créer avec fraîcheur, mais avec le regard d’une vieille âme. »

Cette vieille âme n’a encore que 42 ans.

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