Industrie minière

Stornoway a 18 mois pour sortir la tête de l’eau

La société minière a demandé hier la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies

Le gouvernement québécois en tête, les créanciers de Stornoway ont accepté de reprendre la mine de diamants en difficulté jusqu’à ce que les prix mondiaux de la pierre précieuse se rétablissent.

« C’est ce qu’on prévoit qui va arriver dans 18 mois, quand la mine Argyle va fermer », a expliqué hier le président et chef de la direction de Stornoway, Patrick Godin, lors d’un entretien avec La Presse.

Après avoir vainement cherché un acheteur pendant des mois, Stornoway a demandé hier la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies (LACC) pour se restructurer avec le soutien de ses principaux créanciers.

Si la transaction est acceptée par le tribunal, le gouvernement du Québec deviendra le principal actionnaire d’une nouvelle entreprise avec trois partenaires : Redevances aurifères Osisko, la Caisse de dépôt et placement du Québec et le fonds minier Triple Flag. L’entreprise sera soulagée de sa dette et ses actionnaires perdront leur mise, puisque les actions seront radiées de la Bourse de Toronto.

Les nouveaux propriétaires et les principaux créanciers formeront une nouvelle entité qui poursuivra les activités de la mine Renard. Ils ont déjà accepté de réinjecter 20 millions, une somme qui pourrait ne pas suffire et qui pourra « être augmentée de montants additionnels au gré des créanciers garantis », a fait savoir Osisko.

Pour Osisko, qui a déjà perdu beaucoup d’argent dans Stornoway, la décision de rester aux côtés de l’entreprise est un vote de confiance dans la direction actuelle. « On va être là pour le long terme », a assuré hier le président de Redevances aurifères Osisko, Bryan Coates.

Selon lui, après seulement trois ans d’activités, il est trop tôt pour mettre une croix sur la mine Renard, qui a coûté 1 milliard à développer. 

« On a confiance dans l’équipe de Stornoway, dont les problèmes sont dus à la baisse des prix sur le marché. »

— Bryan Coates, président de Redevances aurifères Osisko

M. Coates convient que Stornoway avait été optimiste dans ses prévisions de départ et que son niveau élevé d’endettement ne lui a pas permis de passer à travers les conditions difficiles du marché. « Ce n’est pas la première fois que ça arrive à une mine », a-t-il plaidé.

Même aux prix actuels, Stornoway, qui a réduit ses coûts de production et qui profite de la faiblesse du dollar canadien, ne serait pas très loin de la rentabilité une fois délestée de sa dette, selon la direction.

Un seul acheteur

Malgré les mois consacrés à la recherche d’un acheteur, la direction de Stornoway n’a reçu qu’une seule proposition, et ses conditions étaient inacceptables, a fait savoir Patrick Godin.

Le marché du diamant est petit, et la plupart des producteurs ont aussi des problèmes de rentabilité, ce qui explique le peu d’intérêt suscité par la mine Renard, explique M. Godin.

Selon lui, le fait de devenir une entreprise privée, allégée d’une dette qui dépasse les 300 millions, permettra à Stornoway de tenir le coup jusqu’à ce que les prix du diamant remontent.

Selon M. Godin et beaucoup de spécialistes du secteur du diamant, la fermeture de la mine Argyle de Rio Tinto, prévue pour la fin de 2020, devrait changer la donne pour les producteurs.

La mine Argyle, située en Australie, est la plus importante du monde avec une production de 15 à 20 millions de carats par année.

Selon le premier producteur mondial, le russe Alroso, cité par Bloomberg, la production totale devrait diminuer de 21 millions de carats par an d’ici 2023 en raison des fermetures prévues et parce que peu de nouvelles mines arriveront sur le marché.

De l’aveu même de Patrick Godin, la faiblesse des prix mondiaux n’est pas le seul problème des producteurs de diamants. « On se fait aussi rentrer dedans par les tensions commerciales et les troubles à Hong Kong », souligne-t-il.

Lourdes pertes

Le gouvernement du Québec n’a pas voulu préciser, hier, ce qu’il entend faire avec sa position majoritaire dans Stornoway. Le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, avait indiqué la semaine dernière qu’il n’était pas question de laisser tomber l’entreprise et ses 550 employés.

Le Québec perd gros dans la restructuration annoncée. Ressources Québec, filiale d’Investissement Québec, a investi à même ses fonds propres 190 millions dans Stornoway, plus 110 millions à titre de mandataire du gouvernement, pour un total de 300 millions.

La Caisse de dépôt, de son côté, a aussi investi des millions dans l’entreprise, sous forme d’actions (11 % du capital-actions) et de flux de revenus de la vente de diamants.

Quant au Fonds FTQ, il a déjà oublié et radié les 43,7 millions qu’il avait investis dans Stornoway. Il ne fait pas partie des actionnaires de la future entité. Il est encore trop tôt pour savoir s’il pourrait réinvestir dans la mine de diamants.

« Il y a un processus judiciaire en cours et pour l’instant, on est dans le néant, a dit son porte-parole, Patrick McQuilken. On va attendre le plan d’affaires. »

Les producteurs de diamants

Alrosa : 36,6 millions de carats par an

De Beers : 34,7 millions de carats par an

Rio Tinto : 18,7 millions de carats par an

Dominion Diamond : 8,8 millions de carats par an

Petra Diamonds : 4,5 millions de carats par an

Stornoway : 1,8 million de carats (production prévue en 2019)

Autres : 44,0 millions de carats par an

Sources : Bain.com et Bloomberg

Mine

Stornoway en quelques dates

Octobre 2016 Inauguration de la mine Renard

Mai 2017 Vente des premiers diamants

Printemps 2017 Premières difficultés liées à l’exploitation : les diamants sont trop petits parce qu’ils se font casser à l’étape du concassage. Des investissements sont faits pour corriger la situation.

Juillet 2018 En difficultés financières, Stornoway obtient un congé de remboursement de capital de Québec et du Fonds FTQ.

Octobre 2018 Refinancement d’urgence de 130 millions ; IQ, la Caisse de dépôt et le Fonds FTQ sont de la partie.

Novembre 2019 Annonce du départ du président et chef de la direction Matt Manson. Il est remplacé par Patrick Godin.

Mars 2019 Stornoway reconnaît publiquement qu’elle risque de manquer d’argent pour finir l’année. Le titre, déjà malmené, perd 40 % de sa valeur.

Mai 2019 Stornoway évalue ses options, incluant un refinancement ou sa mise en vente.

Juin 2019 Québec et Osisko accordent un financement intérimaire pour que Stornoway trouve un acheteur ou d’autres sources de financement. L’échéancier est fixé au 16 septembre.

9 septembre 2019 Ses principaux créanciers récupèrent l’entreprise. Les petits actionnaires perdent tout.

— La Presse

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