Numéro une

Briser le plafond de verre

Paris — La notion de plafond de verre n’a pas de secrets pour Tonie Marshall. À ce jour, elle reste encore la seule lauréate du César de la meilleure réalisation depuis la création de la cérémonie, il y a 42 ans. Dans Numéro une, un film qui met en vedette Emmanuelle Devos, Suzanne Clément, Richard Berry et Benjamin Biolay, elle fait écho à un monde où le plafond de verre est encore plus difficile à briser pour les femmes : celui des grandes entreprises.

Est-il vrai qu’en 2009, vous avez soumis un projet de série portant sur un réseau de femmes d’influence, avec les difficultés qu’elles rencontraient pour accéder à des postes importants, autant dans le domaine politique, industriel que médiatique ?

Oui, tout à fait. Nous avions l’ambition d’explorer ce thème dans tous les milieux, y compris sportif. Aucune chaîne ne m’a regardée avec bienveillance. Je me suis fait dire : « C’est quoi, ça ?,  mais c’est impossible », etc. Je me suis alors consacrée à d’autres projets, mais, comme bien des gens, je constate que la société n’avance pas si on ne provoque pas les choses. Présentement, il règne une atmosphère un peu, comment dire… Entre la morale, la religion et le communautarisme, je trouve qu’il y a une façon de remettre les femmes à leur place, en Europe, mais aussi partout ailleurs – aux États-Unis maintenant –, et tout à coup, je me suis dit qu’il fallait raconter ça. Comme on ne peut pas, dans un film, s’attarder à autant de personnages que dans une série, je me suis concentrée sur l’industrie, un domaine largement dominé par les hommes. J’ai fait du personnage principal une ingénieure afin qu’elle soit irréprochable. Son poste exige des études si poussées qu’on ne pourra jamais l’attaquer avec les conneries habituelles, les histoires de baise, etc. En plus, ce milieu est très photogénique !

Avez-vous le sentiment que votre film arrive à point nommé ? À un moment où l’on discute vraiment des enjeux de parité dans le monde professionnel ?

Il faudra quand même un peu de temps pour que tout puisse se mettre en place, surtout dans le milieu financier. Le jour où nous arriverons à la parité, c’est-à-dire le jour où on retrouvera autant de femmes que d’hommes à la tête de grandes entreprises, il y aura alors une vraie réorganisation du travail, et, conséquemment, une vraie réorganisation de la société. Les choses vont bouger, forcément. En ce moment, la génération des hommes de 55-65 ans s’accroche encore à une forme de pouvoir, mais elle est aussi en train de céder du terrain petit à petit. Ou elle prendra sa retraite, tout simplement.

Vous évoquez une réorganisation de la société. Comment l’entrevoyez-vous ?

Je crois que nous ne fonctionnons pas tout à fait de la même façon. Ce que j’ai pu observer des hommes dans le domaine professionnel, c’est qu’ils ont besoin d’un poste pour ensuite penser à ce qu’ils pourraient faire grâce à ce poste. Ils ont besoin d’une signification, d’une validation d’eux-mêmes à travers le travail. Les femmes voient plutôt dans l’obtention d’un poste l’occasion de concrétiser un projet ou des idées qu’elles ont déjà. Elles sont davantage dans le concret des choses. Je crois que les femmes n’ont pas le même rapport à l’argent non plus. C’est peut-être pour ça, d’ailleurs, qu’elles sont toujours aussi mal payées. Il y a quelque chose de très différent dans l’approche, mais si on sait bien se servir de ces différences, ces deux approches deviendront complémentaires. Et permettront à la société d’améliorer le sort de tout le monde.

En 2000, Vénus beauté (institut) vous a valu le César de la meilleure réalisation. À ce jour, vous restez la seule réalisatrice à avoir obtenu cet honneur.

Il existe chez nous – et ailleurs aussi – une misogynie bienveillante, encore bien présente, car elle est culturelle et inconsciente. Elle existe au-delà des mots, et emprunte souvent une forme paternaliste et gentille, au point où les femmes ne s’en aperçoivent pas toujours elles-mêmes. Mais dans les faits, elle est effrayante. Et lourde. Cela dit, j’évolue quand même dans un pays où l’on compte maintenant de nombreuses réalisatrices. Du côté de notre profession, j’ai l’impression que ça avance. Il y a des secteurs d’activité où les femmes font face à des difficultés beaucoup plus grandes que les nôtres.

Avez-vous le sentiment que l’arrivée de toutes ces réalisatrices est en train de donner un nouveau souffle au cinéma français ?

D’abord et avant tout, on fait des films. J’ai envie de faire des films sur des femmes, oui. Mais je n’ai pas envie de me faire dire que mon film est un « film de femme ». Personne ne dit d’un film réalisé par un homme qu’il est un « film d’homme ». Indéniablement, l’arrivée des femmes au cinéma a changé des choses, car elles ont amené une autre façon de raconter l’amour et la sexualité. Elles imaginent aussi des histoires différentes. Et puis, nous avons la chance d’avoir encore un système de financement qui nous permet d’avoir une vraie liberté de création.

Vous avez fait appel à Suzanne Clément pour l’un des rôles importants du film, soit celui d’une femme d’influence faisant partie d’un réseau très sélect.

D’abord, Suzanne est une actrice remarquable. Pour tout vous dire, j’avais d’abord pensé à quelqu’un de plus âgé pour ce rôle, mais j’ai opté pour une femme plus moderne qui, comme elle vient « d’ailleurs » – même si ce n’est jamais précisé –, ne traîne pas avec elle ce côté bourgeois qui, je le craignais, pouvait définir le club. En même temps, il est tout à fait normal que les femmes des générations précédentes ayant atteint ce niveau aient l’air de bourgeoises, parce qu’elles venaient souvent de familles déjà installées. J’étais super contente que Suzanne accepte le rôle parce qu’elle amène quelque chose de singulier.

Numéro une prendra l’affiche le 18 mai.

Les frais de voyage ont été payés par Unifrance.

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