Michel Piccoli en cinq films

Le mépris

Jean-Luc Godard, 1963

Quand il tourne ce film devenu mythique, à 38 ans, Michel Piccoli a déjà près de 15 ans de métier. C’est pourtant Le mépris, où il joue un scénariste marié à une femme plus complexe qu’il ne le croit, qui le révèle aux cinéphiles du monde entier. La scène où Brigitte Bardot lui demande de commenter chacune des parties de son corps fait partie de l’anthologie du cinéma.

Belle de jour

Luis Buñuel, 1966

Michel Piccoli fut l’un des acteurs fétiches de Buñuel pendant ses dernières années de création, jouant dans cinq des six films que le célèbre cinéaste espagnol a tournés en France au cours des années 60 et 70. Dans Belle de jour, où Catherine Deneuve tient l’un des rôles les plus légendaires, l’acteur met à profit son mystère et sa présence virile pour camper un personnage par qui le scandale arrive…

Les choses de la vie

Claude Sautet, 1970

À 45 ans, Michel Piccoli commence une collaboration fructueuse avec Claude Sautet, laquelle se poursuivra pendant quelques films, dont le fameux Vincent, François, Paul et les autres. De la même façon que Romy Schneider, sa partenaire dans ce très beau film, a incarné la femme emblématique des années 70, Piccoli en a fait de même du côté masculin. « C’était l’année où Piccoli jouait Les choses de la vie », chantait Frida Boccara à l’époque.

La grande bouffe

Marco Ferreri, 1973

Immense scandale au Festival de Cannes pour ce film de Marco Ferreri où, en compagnie de Marcello Mastroianni, de Philippe Noiret et d’Ugo Tognazzi, Michel Piccoli joue l’un des quatre amis « gourmands et gourmets » qui se retirent à la campagne pendant tout un week-end pour manger à en crever. Cette critique féroce de la bourgeoisie, où l’acteur se permet tous les excès, a marqué les esprits.

Une étrange affaire

Pierre Granier-Deferre, 1981

Ce film remarquable, plus méconnu, a enfin valu à Michel Piccoli une première citation aux Césars (où il n’obtiendra jamais de trophée), de même qu’un prix d’interprétation au festival de Berlin. L’acteur y incarne un patron dont le magnétisme sème le trouble auprès de l’un de ses employés (Gérard Lanvin), prêt à tout pour avoir son aval.

Michel Piccoli

LE MIROIR DE NOS IMAGINATIONS

Michel Piccoli était l’un des derniers géants du cinéma. Il y a 18 ans, cet homme de nature discrète a accordé à Paris un entretien à notre journaliste. Souvenirs d’une rencontre placée sous le signe de la simplicité. Et du cinéma.

C’était en janvier 2002. La pièce dans laquelle il jouait au Théâtre Édouard VII, La jalousie, de Sacha Guitry, faisait relâche ce soir-là. Michel Piccoli avait profité de cette pause pour recevoir un à un quelques journalistes, en marge de la sortie de Je rentre à la maison, un film de Manoel de Oliveira.

Il était attablé à l’étage du Café de Flore, lieu mythique de Saint-Germain-des-Prés où celui qui fut un temps marié à Juliette Greco avait ses habitudes depuis longtemps. Dans mon souvenir, il n’y avait pratiquement personne autour de nous, sinon les quelques garçons de café qui s’affairaient à monter et à descendre pour servir les clients regroupés en bas. Mais peut-être est-ce simplement un effet d’aveuglement faisant en sorte qu’en présence d’un tel monument, tout s’efface autour. Allez savoir.

La simple évocation de son nom fait remonter pêle-mêle dans notre mémoire d’immenses souvenirs de cinéma. Du Mépris, le film de Jean-Luc Godard qui l’a vraiment révélé au monde, jusqu’à Habemus Papam, le film de Nanni Moretti dans lequel l’acteur joue son dernier grand rôle en enfilant la robe du pape, on ne compte plus ses présences dans des films mémorables, où il a enchaîné les personnages séducteurs, ambigus, enjoués, troubles, souvent tout cela à la fois.

Indissociable des univers de Luis Buñuel, Marco Ferreri et Claude Sautet, Michel Piccoli fait partie de ces acteurs français ayant aussi pu se faire valoir dans le cinéma italien. Il doit d’ailleurs son prix d’interprétation du Festival de Cannes, l’un des trop rares lauriers qu’on lui a remis au fil de sa carrière, à un film de Marco Bellochio, Le saut dans le vide. Au moment de cette rencontre, au cours de laquelle nous avons pu bavarder pendant une bonne trentaine de minutes, Michel Piccoli avait déjà franchi le cap des 75 ans et comptait 50 ans de carrière.

« Quand des cinéastes font appel à moi, j’ai envie de les laisser totalement libres. Je ne veux pas les encombrer avec mes doutes, pas plus qu’avec des questions existentielles ou philosophiques », avait confié celui qui n’a jamais hésité à prêter son talent à de nouveaux cinéastes, parmi lesquels Leos Carax, avec qui il a tourné Mauvais sang en 1986.

« Je me livre complètement au metteur en scène parce que j’estime que ça fait partie de l’aventure, de la recherche, de la découverte. »

— Michel Piccoli

UN TEL BONHEUR !

Michel Piccoli s’est aussi adonné à la réalisation, très tard dans sa vie. Il était déjà septuagénaire quand il a proposé Alors voilà, son premier long métrage à titre de cinéaste. Il en aura réalisé deux autres (La plage noire en 2001 et C’est pas tout à fait la vie dont j’avais rêvé en 2005). Il a expliqué sa vocation tardive en évoquant une nécessité qu’il n’avait encore jamais ressentie auparavant. Un court métrage de trois minutes, réalisé dans le cadre d’une série de petits films visant à souligner un anniversaire d’Amnistie internationale, a tout déclenché.

« Ça m’a électrisé. C’était pour moi le moment ou jamais de tenter l’expérience de la réalisation puisque ce projet n’était pas de nature commerciale. Il se trouve que ce petit film, je l’aime beaucoup. Un tel bonheur, même s’il ne dure que trois minutes, c’est quand même formidable, non ? » 

« Sur un plateau, j’ai toujours été plus captivé par ce qui se passait derrière la caméra que devant. Maintenant, si vous me demandez pourquoi j’ai mis tant de temps avant de me lancer, je n’en sais strictement rien. Ça n’est ni calculé comme mouvement ni prémédité. J’ai quand même un peu provoqué les choses, cela dit. »

— Michel Piccoli

Au tournant du millénaire, la façon dont les films étaient mis en marché n’était pas encore la même qu’aujourd’hui, mais Michel Piccoli déplorait déjà la trop grande importance accordée aux chiffres. « Bien sûr, les producteurs étaient autrefois animés d’émotions différentes ; leurs préoccupations ne relevaient pas seulement de l’ordre de la finance. Comme le cinéma est devenu une marchandise gigantesque, il n’y a maintenant plus que les chiffres d’entrées qui comptent. »

COMME UNE INTROSPECTION SECRÈTE

Michel Piccoli est mort le 12 mai, à l’âge de 94 ans. Cette date a presque valeur de symbole, dans la mesure où le Festival de Cannes, qu’il a si souvent fréquenté, aurait dû s’ouvrir le même jour. En 2011, lors de la conférence de presse tenue au Palais des festivals après la projection de Habemus Papam, il évoquait une possible retraite. 

« Pour être profondément honnête, je pourrais dire que ça suffit maintenant. Tourner avec Nanni Moretti et finir après, c’est parfait ! »

— Michel Piccoli

Il n’aura cependant pas pu s’empêcher d’en faire quelques autres, dont Le goût des myrtilles, de Thomas De Thier, confirmant son goût pour de nouvelles aventures, de nouvelles voix. Et aussi pour assouvir une pulsion qui ne l’aura jamais quitté.

« Le jeune cinéma, m’avait-il expliqué au Flore, relève plus de l’esprit que de l’âge, à vrai dire. Pour moi, le cinéma est une introspection secrète de ce que contiennent nos cerveaux. Il est le miroir de nos imaginations. C’est pourquoi il reste toujours vivant à travers le travail de cinéastes dont les œuvres sont tout aussi marquantes aujourd’hui que celles ayant marqué les autres époques. Il ne faut pas pleurer sur nos grands morts. De toute façon, ça n’est qu’une fois partis que nous saurons ce qui restera vraiment de ce qu’on a fait ! »

Permettez-nous quand même de pleurer votre disparition, monsieur. Et merci de nous avoir fait aimer le cinéma.

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