Opinion
Coupe Rogers

Spritz et tennis au parc Jarry

Entrer dans l’enceinte de la Coupe Rogers, c’est s’isoler dans une bulle. Situé géographiquement dans Parc-Extension, le parc Jarry devient, durant une semaine d’août, plus proche de Mont-Royal, notamment par la foule qui vient s’asseoir dans les gradins, comme si le fameux mur séparant Parc-Extension de Mont-Royal avait disparu.

Les marques présentes dans l’enceinte représentent ainsi un certain standing social : Nespresso, Le Creuset, Lacoste, Rolex, etc. On cible ici une certaine clientèle certes aisée financièrement, mais aussi qui présente des goûts bien particuliers. Ici comme ailleurs dans le monde (probablement moins, en fait, vu notre histoire moins marquée par la hiérarchisation sociale que d’autres pays), le tennis demeure un sport bourgeois, culturellement parlant.

Cette distinction culturelle n’est d’ailleurs pas en corrélation directe avec le prix des places qui demeure très abordable à la Coupe Rogers, contrairement à notre sport national d’hiver où aller voir une joute du Canadien de Montréal est devenu un sacrifice financier non négligeable.

Ce qui m’a marqué également durant ma semaine est que le tennis est un sport qui se regarde en silence. On est loin des sirènes et du bruit du Centre Bell. Ici, on se tait ou on parle à voix basse. Les seuls cris sont ceux de certaines joueuses frappant la balle. Pas grand-chose, à vrai dire, ne perturbe les matchs à part la pluie, principale source d’angoisse des organisateurs du tournoi. D’ailleurs, le moindre écart du public est sanctionné.

Si on arrive en retard, on attend patiemment quelques jeux pour pouvoir entrer et si l’on chuchote, l’arbitre de chaise intervient : « S’il vous plaît, les joueuses sont prêtes », quand ce ne sont pas d’autres spectateurs qui viennent nous rappeler à l’ordre.

Discipline temporelle donc, mais aussi contrôle de soi pour les joueuses qui doivent gérer leurs émotions en tout temps. Les jets de raquettes (trop rugueux) sont ainsi potentiellement sanctionnés. Ici la discipline a lieu sur les courts et en dehors, comme dans peu de sports.

Applaudir des joueuses

Alors que de Coubertin, père fondateur de l’olympisme, nous expliquait que « l’applaudissement féminin » devait être une récompense pour les hommes, je me suis dit que de l’eau avait coulé depuis son époque et que je me plaisais à regarder un spectacle où des hommes applaudissent et acclament des joueuses. En fait, pour être plus juste, c’est moins le temps et l’eau que des combats qui ont permis aux femmes d’avancer et de prendre leur place dans le sport, même s’il reste énormément de travail à faire. La place de la maternité dans le sport de haut niveau en est un exemple.

Ce que j’aime dans ce sport est l’absence également de généralisation à outrance, d’extrapolation des exploits sportifs.

En effet, lors de la victoire de l’équipe de France à la Coupe du monde de soccer en Russie le mois dernier, j’ai encore entendu (comme en 1998, année de la première victoire de la France à cette compétition) de la part de certains de mes collègues français des conclusions hâtives sur l’intégration, le vivre-ensemble, les valeurs françaises. Le tennis n’a pas cette vocation et n’est pas (encore ?) récupéré comme tel politiquement.

L’heure tourne et, pour ma dernière journée de tennis, je voudrais éviter de me faire sanctionner pour mon retard. J’en profiterai pour me « distinguer » à mon tour et consommer un verre de Spritz, dans l’enceinte du stade, en regardant le tennis ou en discutant avec une personne inconnue en refaisant le monde, à moins que je ne choisisse de sortir de ma bulle.

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